21/05/2026
PLAIDOYER POUR LA TENUE DE L’ORGANISATION DE LA JOURNÉE INTERNATIONALE DU JAZZ À SAINT-LOUIS DU SENEGAL
La ville de Saint-Louis du Sénégal accueille, depuis plus de 33 ans maintenant, le Festival international de Jazz de Saint-Louis et envisage, d’ores et déjà, de présenter sa candidature pour la tenue de l’organisation de la Journée internationale du Jazz, l’année prochaine, en avril 2027. Cette ancienne ville coloniale française, aujourd’hui plus que tricentenaire, s’inscrit dans la perspective légitime d’accueillir cette manifestation culturelle de portée mondiale d’autant que la musique folklorique du Jazz fut initiée par des ressortissants africains, établis en Louisiane, ancienne colonie française du Sud des Etats-Unis, formée autour du fleuve Mississipi, en rapport commercial permanent avec sa correspondante africaine du Sénégal d’où provenaient une partie importante des esclaves importés d’Afrique noire vers les colonies françaises des Antilles et d’Amérique, notamment en Louisiane (Saint-Louis, Nouvelle Orléans, Bâton Rouge…). D’où l’intérêt de présenter ici l’évolution de cette ancienne ville coloniale française et d’expliquer les origines de l’introduction du Jazz en Afrique, continent d’où provenaient ses premiers diffuseurs en Amérique et que d’aucuns des spécialistes de ce genre musical particulier ont affirmé que le terme « Jazz » proviendrait de l’expression wolof « Jaxass », pour signifier par-là un mélange musical véhiculé par des esclaves africains établis dans les plantations de la Louisiane française.
Le lien qui unit la ville africaine de Saint-Louis à la France, d’une part, et aux Antilles françaises et la Louisiane, d’autre part, ressort des turbulentes péripéties de l’histoire coloniale à travers le fameux « Commerce Triangulaire ». Saint-Louis du Sénégal est née sous l’impulsion de l’État français, d’où la dénomination de sa toponymie particulière donnée en mémoire du Roi de France. C’est en 1633 que la Compagnie française du « Cap-Vert, Sénégal et Gambie » était créée par le Cardinal de RICHELIEU, en remplacement d’une précédente qui fut fondée en une association réunissant des marchands rouennais à des armateurs dieppois, baptisée officieusement sous l’appellation « Compagnie Normande et de Rouen » (1626), mais sans l’obtention préalable d’une lettre patente, ni d’un agrément royal à titre officiel. La nouvelle Compagnie à charte qui venait ainsi d’être créée à sa suite, en 1633, avec cette fois la reconnaissance officielle de l’État français, voyait ses membres et actionnaires se faire accorder un monopole d’établissement commercial tout le long de la côte du Sénégal et du Cap-Vert, partant des rives du Delta du Sénégal à l’Estuaire de la Gambie et bénéficiant de droits d’exploitation pour une durée de traite de 10 ans, assortis d’un privilège d’exonération en paiement de taxes douanières durant leurs séjours aux ports français de la Métropole. En même temps, en 1635, la nouvelle « Compagnie française des Îles de l’Amérique », en collaboration avec l’administration de l’État français, s’était organisée, depuis l’Outre-Atlantique, sur la base des mêmes privilèges commerciaux octroyés en termes de franchise de taxes et exonération en paiement de droits douaniers sur l’importation aux ports de la Métropole française de produits tropicaux acheminés en provenance d’Amérique.
Les négociants rouennais, pour consolider la position française dans la traite en Afrique qui s’était ouverte le long des rives du Sénégal, avaient songé, en association avec les Dieppois, à créer sur place, au niveau de l’embouchure de ce fleuve, un établissement commercial fixe, situé précisément à l’emplacement alors inhabité de l’îlot de Bocos. Ses concessionnaires, venus débarquer à l’embouchure du Sénégal en prospecteurs du terrain, avaient trouvé, déjà sur place, un premier établissement commercial britannique fondé « à la rade de Sanaga », plus précisément à l’emplacement dit de « l’Islet aux Anglois », que le Capitaine dieppois, Jacob BONTEMPS, monté à bord de son vaisseau le « Saint-Michel », réussissait à déloger avec ses forces navales, en leur confisquant deux (2) navires, avec une prise de butin au total de 150 captifs et 130.000 livres en valeur de marchandises saisies. La présence commerciale française qui s’était affirmée ainsi pour la première fois en Afrique noire, du côté du delta sénégalais, devait ensuite se consolider de manière plus concrète, sur le terrain, par l’acquisition de l’îlot de Bocos sis à l’entrée du fleuve Sénégal, en face du port de commerce cayorien de Bieurt, ou Bey-Hourt, établi sur la façade côtière opposée au littoral occidental.
L’Habitation française créée, en 1638, sur cet îlot comme une nouvelle position marchande en Afrique, devait cependant être menacée, dans ses infrastructures commerciales, par les inondations hivernales périodiques qui avaient fini de former sur place un environnement marécageux et insalubre, infesté par des invasions saisonnières de moustiques dans son cadre naturel. Aussi eut-elle submergé sous les eaux après la rupture subite de la barre maritime qui vit s’ouvrir une importante brèche à hauteur de la pointe sud de la Langue de Barbarie, dont la barrière naturelle, formée par une longue bande de sable, protégeait auparavant l’établissement bâti sur l’îlot contre d’éventuels déferlements des flots marins. L’Habitation française de l’îlot de Bocos devait ensuite, peu après, tomber en faillite, à la fin des années 1650, minée à l’interne par l’esprit d’indépendance, le sentiment de défiance et les actes de malversations notés de la part de ses Directeurs successifs qui, par manque de solidarité politique, se rejetaient mutuellement la responsabilité de leurs échecs. Parallèlement, les affaires commerciales de la nouvelle Compagnie française d’Afrique se détériorèrent très vite à partir de 1641, au même moment où la Compagnie des Îles d’Amérique sombrait à son tour, dès 1651, en Outre-Atlantique, pour renoncer à son ancienne exploitation qui fut revendue à des privés français.
C’est en 1659 que le prince Fara-Khoury-Diop MBŌJ, qui venait de succéder une année auparavant, en 1658, à Fara-Kô-Diêck (1650-58), comme nouveau Brâck à la tête du Wālo, principauté wolof établie sur le delta du fleuve Sénégal, allait concéder, en toute souveraineté, sa propriété sur l’île de n’Dâr, une de ses dépendance relevant des fiefs d’apanage seigneurial du prince Bër-Yôck. C’est ainsi que cette île fut cédée en domaine d’exploitation commerciale privée au bénéfice de la Compagnie française, représentée à ce moment par Louis CAULLIER, officier français en poste, installé depuis 1643 comme premier Directeur de l’Habitation coloniale française qui fut fondée par Thomas LAMBERT, en 1638. La première Habitation commerciale française, établie auparavant sur les limites des zones frontalières nord maritimes du Cayor, à l’île de Bocos, venait alors d’être subitement anéantie par le déferlement des eaux marines, du fait de l’exiguïté de son site, après un premier redressement de ses bâtiments effectué en 1658 sur une partie de son domaine insulaire. La nouvelle Habitation française dite « du Sénégal » devait alors s’établir un peu plus loin, en amont de l’embouchure du fleuve, en un lieu mieux sécurisé contre les intempéries saisonnières et situé dans une île contenue entre deux bras du fleuve Sénégal, étendue tout en longueur sur une bande de terre de 2 kilomètres et d’une largeur de 400 mètres environ, qui allait être baptisée du nom « Saint-Louis » donné au fort érigé sur les lieux en hommage à Louis IX, l’illustre ancêtre du Roi de France, Louis XIV.
Cette nouvelle position stratégique commerciale en Afrique qui s’offrait ainsi, sur le plan économique, à la France, avec les accords de concession indéterminée, en sa faveur, de l’île baptisée « Sénégal », du nom donné au fleuve baignant ses rives, relevait indirectement des domaines de souveraineté du Wālo sur ses eaux fluviales. Ce que signale bien du reste ADANSON, à travers ses Mémoires où il précise que « le Roi le plus proche voisin au N. est celui d’Oualo qui comprend l’ile du Sénégal ; Brak est son titre ». Sa concession, à but commercial, fut établie dans le cadre d’un bail indéterminé, mais cependant sous condition de paiement de certains droits de caution, dits « coutumes », à devoir verser annuellement par l’État français. Raison pour laquelle la Colonie française qui venait de s’établir à l’île du « Sénégal », dite du « Fort Saint-Louis », était tenue de payer, annuellement, des droits d’installation et d’exploitation au bénéfice de l’autorité locale exerçant sa suzeraineté politique sur le Delta. Ce qui devait faciliter les rapports diplomatiques de commerce et de collaboration politique entre la puissance accueillante, couvrant de sa souveraineté le territoire du Wālo, à travers un contrôle exercé sur ses eaux et ses rives, et la nouvelle puissance maritime française qui venait d’installer son commerce à « Saint-Louis du Sénégal ». L’ancienne Compagnie française qui fut concessionnaire de la précédente Habitation coloniale installée à l’île de Bocos et qui s’était vue dotée d’un droit de monopole dans son exploitation commerciale, venait à ce moment d’être remplacée par une toute nouvelle, fondée celle-là, en 1658, sous l’appellation de « Compagnie du Cap-Vert et du Sénégal » à laquelle elle cédait ses droits commerciaux, avec tous privilèges et établissements, moyennant versement d’un montant chiffré à 92.000 livres pour son rachat.
Le nouvel Établissement colonial français en Afrique, dit du « Sénégal », allait ainsi être fondé sur cette île entourée par les bras du fleuve du même nom, avec l’érection du fort Saint-Louis comme principal centre administratif, abritant en son sein « un grand corps de logis de 100 pieds sur 20 », avec chambres, greniers, cuisine et cave, le tout débouchant sur le principal bâtiment du fort se situant tout au bout. Son site comprenait par ailleurs une chapelle, un jardin, un cimetière, une forge garnie, une étable, ainsi que plusieurs bâtiments de commerce, dont deux greniers à marchandises et quelques magasins d’entrepôts stockés sur place à différents endroits séparés, le tout protégé par un dispositif assez dissuasif de « 11 pièces de canon », échelonnés tout autour de son bastion militaire. Ses murailles construites en briques du pays, surmontées de tuiles importées de France, n’étaient élevées que de « six pieds de haut » et le fort qui n’avait que « vingt pieds carrés », commandait seulement « un des côtés de la rivière », principalement celui situé du côté de l’Est et donnant sur le grand bras du fleuve relié à l’île par « un pont au plancher sur pilotis pour charger et décharger les barques » et d’où pouvaient pénétrer les navires étrangers. Cette position, surveillée de haut par une tour de défense en briques, élevée à mi-distance entre le pont et le principal mur du fort, avec double chambres et magasin en dessous, était tenue en défense, de ce côté du mur, par 5 pièces de canon ; 2 autres, sur plateforme, étaient orientés du côté de la mer ; 4 autres, aussi sur plateforme, placés devant le fort ; et enfin « deux espoirs et un pierrier sur une demi-lune, du côté nord » où était élevée une autre tour de défense en briques. Le dispositif de l’arsenal militaire comportait, en outre, une réserve d’armes de « deux douzaines de mousquetons, douze fusils, douze mousquets, douze paires de pistolets, des piques, des hallebardes, une certaine quantité de munitions … » Du côté ouest du fort, séparant l’île de la bande de côte dite « Langue de Barbarie » par le petit bras du fleuve, se tenaient, tout au long, les cases indigènes des laptots (matelots) africains entrés au service de la Compagnie française, au nombre d’une quarantaine d’habitants noirs vivant en couples.
Cet établissement commercial français d’Afrique, dit « Concession du Sénégal », fut constitué, au tout début de son administration, par un Directeur commercial, assisté de deux (2) aumôniers ecclésiastiques et sept (7) commis administratifs, tous placés sous la protection d’une centaine de soldats français. Son administration se faisant suppléer, en outre, par un personnel technique d’une quarantaine d’ouvriers blancs, constitués de maçons, charpentiers, forgerons, tous convoyés depuis la métropole française. Ceux-là étaient en même temps renforcés, sur place, par une main d’œuvre locale formée d’une quarantaine de matelots noirs (laptots), engagés pour assurer sur place le ravitaillement en provisions et fournitures régulières indispensables à l’île, acheminées en pirogues par voie fluviale, ainsi que les convois de marchandises européennes pour aller effectuer la traite, par navettes, vers le Haut-Fleuve. Les colons français nouvellement établis sur l’île, à titre temporaire, s’étant vus interdire toutes formes d’unions matrimoniales pouvant être entretenues avec les femmes du pays, voire d’y amener leurs dames françaises transportées depuis la Métropole pour les installer dans la Colonie, un réseau parallèle de concubinage s’était alors très vite établi sur place entre le personnel des colons européens, sevrés de compagnes, et des femmes noires fournies au moyen de la traite, grâce au concours des laptots leur servant de collaborateurs dans le commerce. Ces femmes captives, en passant alors de simples servantes, travaillant en qualité de cuisinières et lavandières, à un statut privé de femmes de ménage personnelles, pour ensuite accéder au rang de concubines attitrées, bénéficiant à ce titre de faveurs spéciales de la part de leurs maîtres européens, donnèrent naissance à des enfants métis héritant des privilèges domestiques accordés à leurs mères, tout en participant, parallèlement, du statut civil colonial de leurs pères, sans toutefois de reconnaissance juridique en paternité de la part de l’autorité française.
La nouvelle implantation de la France en cette île située en amont de l’embouchure du fleuve Sénégal, après l’expérience infructueuse de la première Habitation coloniale qui fut établie sur l’île de Bocos – tombée alors en ruine sous l’effet de l’érosion de ses murs sapés par les vagues maritimes déferlantes qui eurent subitement brisé la barre en l’engloutissant en grande partie –, s’expliquait par sa position stratégique privilégiée, située à mi-distance entre la base commerciale anglaise, établie sur les rives de la Gambie, du côté Sud, et celle néerlandaise de la Chambre de Zélande, positionnée au Nord, sur la frange côtière mauritanienne. Cette position française, au débouché du fleuve Sénégal, dans un secteur où son commerce pouvait s’approvisionner plus directement sur le marché local, était voulu pour réorienter l’essentiel du commerce des produits en provenance des pays noirs, captés à son profit, au détriment du commerce traditionnel transsaharien, par l’offre de nouveaux débouchés économiques provenant du côté du marché transatlantique. En même temps, le commerce français, par la sous-traitance commerciale qu’effectuaient à son compte personnelle la compagnie des pêcheurs et laptots « wālo-wālo », faisant remonter leurs pirogues tout le long du Fleuve, pouvait en même temps accéder, de manière indirecte, aux produits aurifères acheminés en provenance du Haut-Fleuve, depuis la traite se tenant au n’Gâlam, en collaboration avec les marchands djoulä, pour être vendus ensuite sur les marchés fluviaux du Foûta, où l’or et les esclaves étaient convoyés en plusieurs cargaisons de barques pour être échangés en partie, sur place, contre du sel, du mil ou de l’ivoire acheté à l’île à Morfil (Tôro).
Cette première base commerciale française, placée à l’embouchure du Sénégal, en bordure de la côte, à la limite des domaines maritimes contigües des deux États wolof du Cayor et du Wālo, devenue ainsi plus permanente dans ce secteur de sorte à pouvoir fermer tout accès vers le fleuve Sénégal aux concurrents européens, devait permettre, en même temps, d’assurer la sécurité de la circulation navale de la nouvelle puissance occupante établie sur l’île, en se faisant appuyer, sur place, d’une petite flotte armée, avec la garantie d’un monopole commercial dans cette zone maritime du Delta ouvrant sur les débouchés de l’or traité dans la région du Haut-Fleuve. Ce qui se voulait en réponse politique à la présence hollandaise, établie en force un peu plus au Nord, à Arguin, sur la côte mauritanienne, et qui risquait alors, tôt ou t**d, de menacer les intérêts de la Compagnie française sur la traite de l’or, de l’ivoire, de l’ambre, du cuir, de la cire, de la gomme, du mil et du sel, ainsi que des plumes d’autruche. Un intérêt nouveau pour le commerce français s’était porté, parallèlement, sur le nouveau marché devenu lucratif des esclaves qui étaient acheminés depuis les pays bãmbara, afin d’être vendus sur les marchés de traite du Haut-Fleuve, dans le n’Gâlam. De là, ils étaient ensuite convoyés en longs fils de pirogues, sur le parcours tout le long du fleuve, jusqu’au Wālo, dans le Delta maritime, pour être revendus aux négociants français et européens, contre des livraisons en barres de fer et autres produits de manufacture européenne, avant d’être transportés à destination des plantations qui venaient d’être créées dans les Antilles espagnoles.
La France, au départ, depuis ses possessions établies en Guyane, fondait plus principalement son économie coloniale sur une politique de prospection des mines, par l’entreprise de colons européens installés aux Amériques. Le commerce français, avant cette époque et la possession française de certaines îles d’Amérique, ne s’intéressait pas encore, de manière formelle, au marché des esclaves, laissé alors à l’initiative privée de quelques armateurs normands et à l’action de course de quelques corsaires et aventuriers français, dits « Flibustiers », établis à l’île espagnole de Saint-Domingue (Hispaniola), armant contre les vaisseaux espagnols lourdement montés de leurs chargements d’or, d’argent et de pierres précieuses. Ces opérations de sabordage étaient menées, en même temps, contre les navires portugais qui sillonnaient, de part et d’autre, les mers de l’Océan Atlantique, durant leur passage entre le Golfe de Guinée et le Brésil, avec leurs cargaisons nombreuses d’esclaves acheminés en partance des ports d’Afrique, usant alors de contrebande pour écouler leurs prises effectuées. Ces esclaves, une fois saisis, soit par des vaisseaux pirates travaillant pour leur compte personnel, ou par des corsaires agissant en sous-mains, pour le compte public de leur État, étaient ensuite revendus comme main-d’œuvre aux colons installés dans les îles espagnoles des Antilles, ou « îles de Pérou », notamment aux Bahamas, à Cuba, à Hispaniola, ou encore à Porto-Rico, afin d’y peupler les nouvelles colonies agricoles expérimentant sur place les cultures tropicales comme le sucre, le tabac, le thé, le maïs ou la pomme de terre.
Grâce à l’acquisition nouvelle des îles de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Dominique, ainsi que la reprise officielle de l’île Saint-Christophe, toutes placées sous l’administration d’un gouverneur général nommé par le Roi de France, la Compagnie française des Îles d’Amérique qui y avait fait ouvrir des plantations agricoles, devait aussi s’intéresser de plus en plus à l’importation de main d’œuvre en provenance d’Afrique. La demande en avait été exprimée une première fois, très officiellement, en 1638, par le Capitaine-général de la Guadeloupe qui, à travers une lettre envoyée en France, à l’adresse du ministre français FOUQUET, qui fut lue aux membres actionnaires de la Compagnie des Îles d’Amérique, réunis en séance du 3 mars 1638, demandait expressément « la permission d’envoyer au cap Vert et ès environs quérir des Nègres et des bestiaux pour porter dans les îles ». J. BERRUYER, l’un des directeurs de la Compagnie, afin d’obtenir cette autorisation à titre officiel, fut appelé à entrer aussitôt en contact avec les associés membres de la « Compagnie du Cap de Vert », créée pour assurer l’exploitation du secteur commercial au Sénégal, mais cette démarche devait rester, par la suite, sans effet. Cependant, le commerce français était de plus en plus concurrencé, sur le terrain en Afrique, par les Anglais et les Hollandais, plus particulièrement sur la filière de l’importation du fer acheminé d’Europe, notamment en provenance de Suède, de Biscaye ou de Namur, et qui était échangé, au Sénégal, sur la base de la fourniture du cuir, estimé en valeur moyenne à une pièce de change et demie.
L’importation européenne du cuir en provenance d’Afrique, était demeurée longtemps un secteur privilégié dans la politique française de développement des manufactures en matière de tapisserie et de cordonnerie, mais servant aussi comme pièces d’échange, pour sa production manufacturière en excédent, dans le troc avec d’autres produits d’origine africaine, comme l’ivoire, l’ambre, ou le bois de Sierra-Leone. La filière française du cuir africain allait toutefois connaître une baisse notable, en termes de rentabilité, du fait de la forte concurrence provenant des Antilles de la part des colons d’Amérique, appelés « Boucaniers », établis comme chasseurs de gibiers et spécialisés dans la fourniture de peaux, livrées en fourrure ou en cuir tanné, qui étaient alors importées en grande quantité, en France, et dont la qualité était estimée nettement supérieure, en rapports d’épaisseur et d’étendue, sur le marché européen, à celle d’origine africaine. Parallèlement, avec la possession française d’une partie importante de la superficie de l’île de Saint-Domingue (Haïti), devenue officielle en sa propriété, la demande croissante en main d’œuvre agricole se présentait de plus en plus comme une nécessité vitale pour l’économie coloniale française. Voulant alors se tourner vers une nouvelle filière commerciale en Afrique, estimée beaucoup plus rentable et pouvant, en même temps, compléter les besoins croissants exprimés par la demande économique lui provenant de ses colonies d’Amérique, l’État français, à l’instar de l’ancienne politique coloniale portugaise qui fut expérimentée de manière positive au Brésil, allait à son tour s’intéresser de plus en plus à la production sucrière qu’il allait promouvoir dans les nouvelles plantations coloniales ouvertes aux Antilles et à Saint-Domingue.
Le nouveau projet français de développement d’une économie du sucre, devant être initié, à grande échelle, à travers la promotion de grandes plantations et en même temps de nombreuses raffineries, se ramenant toutes dans le cadre géographique isolé d’un espace entièrement fermé par l’insularité des îles où les producteurs pourraient ainsi être mieux tenus sous contrôle économique par l’administration locale, s’inscrivait dans cette droite ligne de développement de la traite des esclaves fournis comme main d’œuvre à partir des comptoirs d’Afrique. Ce qui devait orienter la politique française, en Afrique, vers ce secteur plus porteur dans son marché commercial, en favorisant l’importation progressive de main d’œuvre agricole obtenue à bon marché, à destination de ses nouvelles possessions coloniales des îles d’Amérique, afin de pouvoir élargir ainsi l’exploitation des surfaces agricoles tenues par les colons européens établis auparavant comme simples chasseurs et devenus entretemps des fermiers et producteurs agricoles. Cette nouvelle politique coloniale, allait ainsi être initiée, en France, dans le cadre d’une synergie complémentaire d’actions liant entre le commerce des esclaves, en Afrique, et la colonisation agricole, en Amérique, afin de favoriser l’importation progressive du sucre colonial français sur le marché européen et permettre du coup à l’État français d’obtenir ainsi des devises substantielles tirées de ses recettes d’exportation, sans pour autant dépendre de la production extérieure pour sa consommation nationale. Ce qui, dans le but de ce programme économique précis, devait permettre d’ouvrir un nouvel axe complémentaire d’actions entre son ancienne politique commerciale entreprise, à titre privé, en Afrique et celle de la colonisation agricole, introduite aux Antilles françaises.
Cette liaison économique établissait du coup une relation d’étroite collaboration entre la Compagnie des Îles d’Amérique et les Compagnies commerciales d’Afrique, par le biais de la commande effectuée à distance, du préfinancement et du transport maritime jusqu’à terme, avec la main d’œuvre convoyée jusqu’aux Antilles. Ce qui devait protéger ainsi les intérêts mutuels de chacun des acteurs établis d’un bout à l’autre de la chaîne du trafic, entre financiers, actionnaires, armateurs, négociants, colons et fournisseurs, à travers la réglementation des prix de vente sur le marché des Îles d’Amérique, en tenant compte à la fois du manque à gagner par les livreurs, notamment à travers leurs prix d’achat à l’acquisition, leurs pertes subies en cours de route – généralement estimées au tiers de l’effectif de départ des esclaves –, ainsi que des dépenses consenties pour l’entretien du produit acheminé jusqu’aux Amériques, du transport et de la consommation du fournisseur, de l’amortissement et de l’assurance du navire porteur, pour acheminer la main d’œuvre à temps et à risque consentis. C’est ainsi, grâce à l’orientation politique suscitée en France par le gouvernement, sous le ministère de COLBERT, que la Compagnie française des Indes-Occidentales allait être fondée en 1664, en remplacement de l’ancienne « Compagnie du Cap-Vert et du Sénégal », créée six ans auparavant (1658). L’objectif nouveau assigné à cette dernière étant alors de pouvoir à la fois concurrencer le monopole commercial longtemps détenu par les Hollandais par-delà les mers, notamment en Afrique, en Guyane et aux Antilles, et d’orienter en même temps la nouvelle politique coloniale française dans le sens de l’exploitation des plantes tropicales, déjà expérimentées dans les îles d’Amérique, et du recrutement progressif de main d’œuvre agricole fournie à partir de ses comptoirs commerciaux d’Afrique noire.
Le ralliement à cette politique coloniale française par de nombreux colons, reconvertis comme exploitants agricoles, devait ainsi permettre des progrès significatifs assez rapides dans le développement des cultures tropicales du sucre, du coton, de l’indigo, du tabac, à côté de celles plus anciennes du maïs et de la pomme de terre, ainsi que celles du thé, du cacao et du café, qui allaient être importées plus t**d en Europe. Avec la demande croissante qui s’était exprimée au niveau des plantations d’Amérique, depuis Saint-Domingue et les Antilles françaises, plus principalement en Guadeloupe et en Martinique, le trafic des esclaves devait ainsi être promu politiquement par l’État français, afin de répondre à l’offre importante de main d’œuvre servile fournie en provenance de l’Établissement colonial qui venait d’être fondé à Saint-Louis du Sénégal, et dont la gestion courante devait nécessiter, au quotidien, des rentrées financières substantielles de la part de la Compagnie et du budget de l’État français. Saint-Louis du Sénégal allait ainsi évoluer, dans le cadre de la Colonie française, à travers le système du commerce mondial, par le développement du « Commerce Triangulaire » reliant l’Europe, l’Afrique et les Amériques, jusqu’à l’Abolition de l’esclavage, décrétée une première fois en 1794, sous la Première Révolution en France, avant d’être rétablie en 1802, sous le Consulat, par le régime napoléonien de BONAPARTE, puis rendue de nouveau officielle, à partir de la Révolution française de 1848.
Entretemps, les métis de Saint-Louis du Sénégal allaient former très vite une nouvelle classe bourgeoise mercantile, agissant comme intermédiaires entre les colons et les indigènes, se spécialisant dans la pratique du commerce et de la navigation, en héritant des biens légués à leurs mères par leurs géniteurs mâles, avant leur départ définitif en Métropole, et se dotant à leur tour d’un personnel croissant d’esclaves domestiques pour les assister dans l’entretien de leurs ménages et la gestion de leurs affaires privées. La gente masculine qui en était issue, appelée « gourmet », se faisait alors soit traitants, maîtres de barques ou maîtres ouvriers, suivant leurs talents naturels ; tandis que la gente féminine, à la faveur de sa beauté naturelle, se plaçait pour sa part dans le réseau colonial pour s’attirer faveurs et richesses auprès des administrateurs et officiers arrivés en poste au sein de la Colonie française, se donnant le titre pompeux de « signora », désignant par-là de grandes dames dans la titulature portugaise. ADANSON s’exprimant sur les nombreux privilèges accordés à cette gente féminine avance à leur sujet qu’elles « avoient ration double ou triple, ou pour mieux dire à souhait de Pain de froment, de viande, Poisson, vin, eau de vie, Bois de chaufaje, paille et pikets pour bâtir leurs cases, enfin toutes les choses nécessères à la vie pour eles et pour leurs enfans ; et en général, leurs captifs étoient fournis de viande et de mil aux dépens de la Compagnie qui alors représentoit l’Etat. ». Ce qui, du coup, devait occasionner assez vite « des disetes de pain, de vin et d’autres rafraichissemans dont les François du bas étaje come ouvriers, soldats, matelots, oficiers même du 2d ordre étoient privés … pendant que les provisions se consomoient ouvertemant en festins entre ces sangsues et les chefs qui les engraissoient ». Parallèlement, du fait l’accroissement de leur personnel de service, aussi bien à travers leurs nouveaux employés venant profiter de leurs avantages durant les périodes de crise, que « leurs esclaves dont le nombre augmentoit tous lses jours », laissés « à la charje de la compagnie », des dépenses supplémentaires devaient être lourdement consenties par l’administration de la Compagnie pour ainsi pourvoir aux frais de subsistance quotidienne de la nouvelle colonie. Ce qui allait occasionner en même temps une inflation importante du prix du mil acheté par la Compagnie française sur le marché local alimenté par les récoltes des paysans ; ces derniers ne daignant concéder à vendre, à titre exceptionnel, les restes de denrées disponibles gardés en fonds de réserve annuelle dans leurs stocks de greniers, que moyennant leur prix payé au décuple.
En dépit de ces nombreux privilèges accordés aux Signares en matière de fourniture et de ravitaillement, soit pour leur compte personnel ou bien en supplément de l’entretien de leurs domestiques, ces Dames de la Colonie devaient très vite participer au noyautage des réseaux officiels du commerce colonial. Grâce à leur nombreux personnel de service qui s’était introduit auprès des commis de l’administration, elles devaient tirer les ficelles de l’économie coloniale et réussir ainsi à s’enrichir de plus en plus à partir du réseau parallèle de la « traite illicite » effectuée sur le trafic de l’or, de l’ivoire, de l’ambre gris, de la gomme, de la cire, de l’ébène, du coton, des plumes d’autruche, des cuirs de bœufs, des peaux de chèvres ou pelage de félin, ou encore du commerce juteux des esclaves avant son abolition définitive. Ces produits, plus particulièrement l’or et l’ambre gris, que le commerce officiel de la Compagnie française « a toujours ignoré et dont ele n’a jamais recu 1 livre, étoient comercés en fraude et à son inscu par les oficiers même qu’ele emploioit à son commerce avec defanses expresses de n’i pas doner la moindre ateinte. » ADANSON de renchérir à ce sujet que : « L’abus avoit même été si loin que ces femmes, qui commandoient nombre de nègres leurs esclaves atachés au service de la Compe faisoient, pour le compte des Emploiés aux quels eles étoient unies, un commerce au détrimant de celui de la Compe et qu’eles obtenoient à cet efet du Directeur commandant, au prix de France, les marchandises fines et les plus précieuses qu’on refusoit aux autres François emploiés d’un ordre inférieur. » Cette fraude portant sur le commerce privé, ainsi que les dépenses onéreuses concédées au bénéfice gracieux de cette gente féminine, joints aux nécessités publiques de devoir souscrire aux frais en fourniture de marchandises obtenues de la traite coloniale et de l’entretien courant des besoins de l’administration, de la marine, des soldats et des ouvriers du personnel français, rendaient la situation financière de la Compagnie très largement déficitaire, sinon à la limite de la faillite budgétaire. Ce qui devait contribuer à l’enlisement de ses revenus obtenus en matière de recettes « en faisant retourner chez les nègres par le moien de ces fames des richesses qui auroient naturelemant du venir en France au profit de l’Etat ». D’où les nombreuses difficultés de la concession commerciale française qui s’était ouverte au Sénégal en 1659 et qui devaient freiner sa bonne marche, à ses débuts. La conséquence en fut une faillite progressive de la Compagnie coloniale et qui allait nécessiter très vite une restructuration politique de l’État français.
En 1872, Saint-Louis du Sénégal devenait une commune française de plein exercice, dotée de la personnalité juridique et de l’autonomie financière, élisant à sa tête un maire, après avoir expérimenté une première fois, entre 1764 et 1779, sous l’occupation anglaise, des maires désignés à sa tête pour administrer ses affaires locales. C’est ainsi que Me Lamine GUEYE, succédant plus t**d, en 1925, au métis sénégalais, Pierre-Emmanuel-Chimère DIAW, fut désigné comme le premier maire noir de Saint-Louis du Sénégal, avant de devenir ensuite député du Sénégal à l’Assemblée nationale française, en 1946. C’est à l’issue de la Deuxième Guerre Mondiale (1939-45), remportée par les Alliés (France, Royaume-Uni, Etats-Unis, URSS…) devant les forces de l’Axe réuni autour de l’Allemagne nazie, après le débarquement américain de Normandie en 1944, que la musique du Jazz sera introduite au Sénégal, en 1946, par des GI’s américains, démobilisés à l’issue de cette guerre intercontinentale et qui, sur leur chemin de retour aux Etats-Unis, étaient descendus en escale à Saint-Louis du Sénégal, ville coloniale française leur rappelant beaucoup celle de Saint-Louis de la Louisiane, en Amérique. Arrivés avec des instruments de musique dans leurs bagages, ainsi que plusieurs phonos de disque de Jazz qu’ils s’étaient procurés en France, après la victoire célébrée dans la Métropole, et qu’ils partagèrent volontiers avec les citoyens français du Sénégal lors de leur passage à Saint-Louis, ces soldats américains introduisaient de ce fait, pour la première fois en Afrique, cette nouvelle culture musicale née dans le Sud-Est des Etats-Unis. C’est ainsi qu’en 1946 la culture du Jazz est entrée en Afrique, plus précisément à Saint-Louis du Sénégal, comme une forme musicale ouverte à l’Occident qui venait de sortir victorieuse de la Grande-Guerre, mais aussi pour commémorer les Noirs américains qui eurent diffusé ce style musical depuis le Nouveau-Monde et dont les ancêtres étaient partis d’Afrique.
Ce mouvement culturel naissant fut relayé, sur place au Sénégal, grâce à l’activisme de quelques pionniers de la musique moderne sénégalaise, tels qu’Amsata Niang, à travers la création du Saint-Louisien Jazz en 1946, puis du Star-Jazz de Doudou Amzy en 1947, suivi de l’Amical-Jazz et ensuite du Quintet Baby. Plus t**d, d’autres étoiles naissantes de la musique sénégalaise tels que Papa Samba Diop dit « Mbâ », ainsi que la célèbre cantatrice saint-louisienne à la voix d’or, Aminata Fall, prendront le relais permettant ainsi au Jazz de faire son entrée de plein pied dans ce pays et un peu partout ailleurs en Afrique. Le sénégalais Gana Mbow s’illustrera alors en jouant, à Paris, avec les Jazzmen les plus réputés du monde. Le dancing club Le Cocotier contribuera, en son temps, à mieux vulgariser le Jazz au sein de la jeunesse sénégalaise, notamment à travers les réseaux d’étudiants qui en transmettront la ferveur et la flamme à leurs cadets, de génération en générations. Aujourd’hui, c’est le Festival de Jazz de Saint-Louis, créé en 1992, il y a de cela plus de 33 ans maintenant, qui perpétue au Sénégal, dans l’île de la « Cité-tricentenaire », cette mémoire musicale née du croisement culturel entre trois continents et devenue aujourd’hui une véritable manifestation autour de la « Civilisation de l’universel », pour parler comme le Président-poète, Léopold Sédar SENGHOR, apôtre de la « Négritude » et en même temps du métissage des cultures. Qui d’autre aujourd’hui que la ville de Saint-Louis du Sénégal, située à la croisée des chemins entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, pour prétendre à la légitimité d’accueillir chez elle l’organisation mondiale de la Journée Internationale du Jazz ?...
Babacar Methiour NDIAYE
Chercheur, Anthropologue / Historien ;
Membre du Projet Histoire Générale du Sénégal