10/01/2026
Le fauteuil
La peur fait partie des émotions intrinsèques de l’être humain. Elle lui est consubstantielle. On n’a pas besoin d’apprendre à avoir peur, c’est un sentiment avec lequel on naît. Observez un enfant en bas âge sur qui on vient de hurler. Il sursaute puis se fige. Son visage se crispe un moment, ses yeux s’écarquillent et ensuite il se met à pleurer en tremblant. Le même enfant, lorsqu’il est sur une surface surélevée recule et s’agrippe à quelque chose pour ne pas tomber dans le vide. C’est cela la peur. Elle se manifeste lorsqu’on se retrouve devant un danger imminent ou potentiel. C’est elle qui génère et entretient l’instinct de survie.
Généralement, le sentiment de peur est associé à la pleutrerie ou à la lâcheté. En Afrique par exemple, la peur est vue comme la négation de la masculinité. Un homme qui tremble perd sa virilité. Un homme qui tombe perd en respect. Les Zarmas disent : « albor si kan foray no ka zingi ». Un homme se doit d’être un guerrier, partout et en toute circonstance.
Mais dans les faits, peut-on vraiment faire fi de ce qui existe malgré nous, qui se manifeste sans demander notre consentement ? Peut-on nier ou ignorer un sentiment qui relève de l’irrationnel ? Tout porte à croire que cela ne soit pas possible. La vraie force ne résiderait-elle pas plutôt dans le fait, non pas de refuser la peur, mais de la dompter? Car l’expérience tend à montrer que ceux qui parviennent à surmonter leurs craintes et leurs angoisses, à mettre une dose de raison là où leurs cœurs palpitent, deviennent victorieux. Les haoussas disent : « Ouwal may tsoro a ke yi ma barka ». Autrement dit, c’est à la maman du peureux qu’on dit « Barka ». La mère du téméraire, elle, reçoit souvent les « condoléances », « yako » et autres « say hankuri ».
Notre histoire d’aujourd’hui est une plongée au cœur du mysticisme et de ses horreurs. Elle nous amène à la rencontre de Zourkaleyni Demba, un grand serviteur de l’État nigérien. La cinquantaine déjà bien entamée, Z.D comme l’appellent ses intimes, est un économiste chevronné. Ayant fait ses classes dans une prestigieuse université d’Angleterre, il a d’abord fait ses armes dans d’importants cabinets financiers avant d’être appelé par les plus grandes institutions financières de la planète. Aujourd’hui, après vingt années à passer de continent en continent pour occuper de grands postes, Z.D a le sentiment légitime d’avoir tout gagné. Partout dans le monde, il s’assoit à la table des puissants, participe à la prise de décisions à forts enjeux ainsi qu’à l’élaboration de projets à fort impact. Il a un compte en banque bien garni, un impressionnant carnet d’adresses et surtout une adorable épouse et quatre magnifiques enfants. Considérant qu’il a réalisé l’essentiel de ses rêves, il vient donc de prendre une décision radicale : retourner servir son pays.
Les autorités du Niger viennent de lui proposer un poste de ministre délégué au budget. Après avoir consulté sa famille, il a accepté l’offre. En tant que technocrate, il n’est évidemment pas un professionnel de la politique. Cependant, son rôle ayant toujours été de déblayer le chemin et d’aider à la mise en œuvre des politiques publiques adaptées, il ne tombe pas dans un milieu tout à fait inconnu. Il doit juste user de sa grande capacité d’adaptation, qui a toujours été son meilleur atout professionnel, pour naviguer dans cet univers complexe. Le reste se fera au gré des circonstances.
L’affaire est donc entendue ; maintenant il ne reste plus qu’à faire ses valises et partir.
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En Afrique, la peur est un frein; en Occident, elle est un moteur. Chez nous, l’obscurité rend hésitant; chez eux, elle éveille la curiosité. Ici, on sait que le malheur fait partie intégrante du quotidien ; là-bas, il est une probabilité très faible. C’est cela la grande différence entre l’endroit où Zourkaleyni a toujours vécu et l’endroit où il va vivre désormais. Là d’où il vient - en Europe et en En Amérique donc - la mobilité professionnelle est la conséquence d’un parcours exemplaire. On accède à des postes à responsabilités après moult efforts et sacrifices. Mais au Niger, c’est souvent l’aboutissement d’un combat spirituel intense et soutenu. Même pour des positions mineures au sein de l’administration, les gens se battent bec et ongles, alors imaginez ce qu’il en est pour un portefeuille ministériel.
Zourkaleyni est rentré au pays comme le ferait un parfait étranger, c’est à dire sans aucune préparation sur le plan mystique. Il ignorait totalement un fait pourtant évident pour toute personne avertie: le fauteuil qu’il allait occuper est un danger mortel pour lui.
La passation de service s’est déroulée un mercredi matin, à 10h30 précise. Elle a consisté en une cérémonie sobre mais solennelle, ayant enregistré la présence de plusieurs personnalités civiles et militaires ainsi que des différents cadres du ministère. Le ministre sortant ne parvenait pas à cacher son amertume. Ses yeux étaient rouges et humides. Ses dents venaient, par moments, pincer sa lèvre inférieure, comme si cet acte inconscient l’aidaient à retenir ses larmes. Tout le monde avait ressenti le malaise que ses gesticulations bizarres avaient installé. Il avait eu un discours très bref, se contentant de « dire bravo à Monsieur Demba pour sa promotion à ce poste qui n’est pas simple » et surtout à « lui dire que la tâche ne sera vraiment pas du tout facile; une réalité qu’il découvrira rapidement avec le temps ».
Dans l’assistance, seul Z.D n’avait pas compris que ces formules faussement encourageantes étaient en réalité une mise en garde. S’il avait été pleinement au fait du contexte nigérien et de ses réalités, il aurait entendu les ultrasons qui lui disaient qu’il n’était pas encore t**d pour faire machine arrière. Car, seule une renonciation stratégique aurait servi de digue à l’avalanche de malheurs qui s’apprêtait à débouler sur le nouveau ministre délégué au budget.
En prenant la parole, ce dernier se dit « honoré et ravi » d’avoir été choisi pour « endosser ce rôle complexe ». Rétorquant aux mots de son prédécesseur, il ajouta : « C’est l’adversité que s’est toujours révélé le meilleur de moi-même. Mais évidemment, cher collègue, je prends vos mots comme un conseil. Je tacherai de m’en souvenir ».
Lorsque la cérémonie se termina, Zourkaleyni entra dans son bureau et regarda tout autour de lui. L’ameublement avait un charme indéniable. Il fixa longuement le fauteuil en cuir noir dont le dossier jaillissait derrière l’imposant bureau en bois massif. Il le trouva beau. Mais du haut de sa grande naïveté, il ignorait que c’était précisément dans cet objet que résidait désormais la mal qui planait au-dessus de sa tête.
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Trois jours après sa prise de fonction, au milieu d’une réunion avec des partenaires indiens, Z.D fut pris de violents vertiges. Il se tint la tête avec ses deux mains et demanda un verre d’eau. Il fut obligé de quitter la table pour être ausculter par son médecin. On attribua ce désagrément à la grande fatigue consécutive au voyage et aux dossiers accumulés. Le ministre fut ainsi obligé à prendre dix jours de repos pour se remettre d’aplomb, et ce, alors même qu’il venait seulement de commencer sa nouvelle mission. Ce qu’il accepta difficilement, tellement il était un bourreau de travail.
Il revint ainsi au bureau, fringant, fort comme un buffle, et reprit en main les dossiers. Mais une semaine après, il s’effondra et perdit connaissance en sortant de la do**he accolée à son bureau. Une récidive sévère de sa première crise, avait expliqué son docteur, qui exigea tout de même des examens complémentaires. Sur le plan médical, rien d’anormal ne fut détecté. A la troisième « rechute » en l’espace de seulement un mois, Z.D commença sérieusement à s’inquiéter. Il décida de demander l’avis d’un médecin en Europe. Mais quelques jours avant la date prévue pour son départ, il piqua une crise d’épilepsie dans l’ascenseur devant mener à son bureau. C’est à ce moment là que ses tantes du village décidèrent de s’intéresser de près à son cas.
Plusieurs hypothèses commencèrent à émerger :
«Ce problème est apparu pour la première fois lors d’une réunion avec des Indiens. Ces gens-là vouent un culte à des statues et pratiquent la sorcellerie. C’est de ce côté là qu’il faut regarder en priorité », expliqua sa tante Halima.
« Non, à mon avis, ce sont ses collègues de travail qui lui ont lancé un sort, qu’il est urgent de désactiver », rectifia Djamila.
« Ce peut-être aussi les vieux vautours du village qui l’attaquent aussi violemment, par pure jalousie », imagina Zoulaha.
Mais aucune de ces hypothèses n’étaient en réalité la bonne. Tout le problème se trouvait dans ce fauteuil sur lequel il s’asseyait tous les jours. Il était infesté de djinns maléfiques qui suçait son sang à chaque fois qu’il s’y asseyait. En acceptant ce poste, il avait mis un coup d’arrêt à toute une chaîne de corruption et de gabegie financière orchestrée par l’ancien ministre.
Les choses allèrent bon-en mal-en les jours suivants. Le ministre alternait entre maladie et santé relative. Mais c’est à partir du troisième mois que les choses se compliquèrent. Ce jour-là , la journée de Zourkaleyni au ministère commença sous un ciel bas et poussiéreux. L’air même semblait lourd, comme s’il refusait de circuler librement dans les couloirs du bâtiment. Les agents murmuraient plus qu’ils ne parlaient. Certains évitaient désormais le regard du ministre, d’autres faisaient semblant d’être absorbés par leurs dossiers lorsqu’il passait.
Z.D, ne dormait presque plus depuis longtemps, et cela se ressentait clairement sur son physique.
Chaque nuit, à peine fermait-il les yeux qu’un bourdonnement sourd envahissait ses tempes, semblable au frottement de milliers d’ailes invisibles. Il rêvait du fauteuil. Toujours le même rêve. Le cuir noir se craquelait lentement, laissant apparaître une chair sombre et palpitante, comme si le meuble respirait. Une vision d’horreur qui lui donnait toujours les mêmes frissons. Puis des voix. Des voix rauques, indistinctes, qui chuchotaient son nom en le déformant : Zour… Zour… kaleyni…
Un lundi matin, arrivé plus tôt que d’habitude, il entra seul dans son bureau. Le soleil n’avait pas encore dissipé les ombres, et la pièce baignait dans une pénombre étrange. Lorsqu’il posa sa sacoche et leva les yeux, son cœur manqua un battement.
Le fauteuil n’était plus exactement à sa place derrière le bureau. C’était bizarre.
Il était légèrement tourné, comme si quelqu’un — ou quelque chose — venait de s’en lever.
Z.D sentit une sueur froide couler le long de son dos. Il tenta de se raisonner. « Fatigue. Stress. Rien de plus ». Il s’approcha et posa la main sur le dossier. Le cuir était tiède. Anormalement tiède.
À l’instant même où il s’assit, les lumières vacillèrent. Un claquement sec retentit, comme un fouet frappant l’air. Puis il les vit, les véritables raisons de sa maladie récurrente.
D’abord une silhouette, floue, accroupie près de l’armoire. Puis une autre, suspendue au plafond, tête en bas, avec des yeux d’un blanc laiteux qui le fixaient sans cligner. Leurs corps semblaient faits de fumée compacte, striée de veines rougeâtres. L’une d’elles sourit, dévoilant une rangée de dents trop nombreuses pour une bouche humaine.
Zourkaleyni voulut crier, mais aucun son ne sortit. Il sentit une pression sur sa poitrine, comme si des mains invisibles l’écrasaient contre le dossier du fauteuil. Une douleur aiguë irradia dans son crâne. Il eut l’impression que quelque chose fouillait en lui, aspirant sa force, sa mémoire, sa volonté.
Quand les agents entrèrent en trombe, alertés par un bruit sourd, ils trouvèrent le ministre effondré, bavant, les yeux révulsés.
Les crises se multiplièrent encore, le sommant de se retirer de ce poste, de libérer ce fauteuil trop macabre pour une personne aussi pure. Pour la première de sa vie, la peur s’installa au plus profond de son être.
Son corps maigrit à vue d’œil. Sa peau se ternit, ses cheveux grisonnèrent en quelques semaines. Il parlait parfois seul, répondant à des interlocuteurs invisibles. Une nuit, son épouse le surprit assis sur le lit, murmurant :
— Ils disent que le fauteuil est à eux… que le sang leur est dû…
Elle en informa les tantes qui revinrent, à la rescousse, cette fois avec un marabout réputé. Lorsqu’il entra dans le bureau du ministre, l’homme s’arrêta net, recula de trois pas et refusa d’aller plus loin.
— Ce siège est ancien, dit-il d’une voix tremblante. Il a été nourri. Trop nourri. Chaque ministre y a laissé quelque chose. Certains un peu d’argent. D’autres un peu de vie. Mais celui-ci… celui-ci exige tout.
On tenta des rituels. On brûla des encens. On récita des versets. Rien n’y fit. Les djinns riaient. Les murs suintaient parfois une odeur métallique, semblable à celle du sang.
Un matin, Zourkaleyni insista pour retourner au bureau, contre l’avis de tous. Il entra seul. Ferma la porte. S’assit.
On retrouva son corps trois heures plus t**d.
Il était assis droit dans le fauteuil, les mains posées sur les accoudoirs, le visage figé dans une expression de terreur absolue. Ses yeux étaient grands ouverts, comme s’il avait vu l’indicible. Aucune blessure apparente. Le rapport médical conclut à un arrêt cardiaque brutal.
Mais ceux qui entrèrent après jurèrent avoir vu, l’espace d’une seconde, des ombres se glisser derrière le dossier du fauteuil, repues, silencieuses.
Le poste resta vacant plusieurs mois.
Et le fauteuil, lui, fut remplacé par le successeur de Zourkaleyni.
L’histoire de la fin tragique de cet homme ambitieux et amoureux de son pays dit quelque chose de profond sur notre pays. Au Niger, et en Afrique de manière globale, certains sièges ne sont pas faits pour être occupés. Ils sont faits pour être payés. En chair. En sang. Et en silence.
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