13/09/2025
RAP vs NTCHAM
Comment expliquer le recul du mouvement Rap au Gabon, au profit de la Musique Ntcham?
Cette question touche à l’évolution des goûts musicaux, des dynamiques culturelles et même socio-économiques au Gabon. On peut expliquer le recul du Rap gabonais au profit de la musique Ntcham par un faisceau de facteurs :
1. Un décalage générationnel
Le rap gabonais a pris son envol dans les années 1990 et a connu un âge d’or au courant de la décennie 2000, avec des groupes et artistes emblématiques (Movaizhaleine, Raaboon, New Skool, Hay’oe, Cam, Koba Building, Shad’m, etc.).
La nouvelle génération s’est en partie détournée, jugeant ce rap trop contestataire, trop militant ou déconnecté de ses aspirations festives et dansantes.
À l’inverse, la musique Ntcham correspond davantage aux aspirations sociales et aux pratiques culturelles d’une jeunesse qui affirme son ancrage dans les célébrations beaucoup plus festives.
2. La fonction sociale de la musique
Le Rap gabonais était porté par un discours critique et engagé, mais qui, avec la lassitude sociale et le manque de changement, a perdu une partie de son impact.
La Ntcham, quant à elle, répond au besoin de convivialité, danse, identité et rassemblement. Elle se joue dans les bars, cabarets, cérémonies, où les gens veulent d’abord s’amuser et se retrouver.
3. La dimension identitaire et culturelle
La Ntcham valorise des codes (rythmes et danses) inspirés de l’univers urbain local, interprétés avec des sonorités modernes. Elle touche donc à une fibre artistique forte et originale, dans un contexte où la société gabonaise toute entière cherche à réaffirmer son identité.
Le Rap, souvent influencé par les codes occidentaux (US ou français), a pu être perçu comme moins « authentique » ou « enraciné » dans le vécu gabonais.
4. Les circuits de diffusion
La Ntcham bénéficie d’une grande diffusion locale : cabarets, boites de nuits, bars, fêtes privées, médias et réseaux sociaux relaient massivement ce style, ce qui renforce son ancrage populaire. De même, elle commence à mieux s’exporter à l’international. On en veut pour preuve, le récent concert de L’Oiseau Rare au Casino de Paris. Sans oublier les différentes collaborations des artistes Ntcham avec d’autres artistes de la scène musicale urbaine de la sous-région (Afrique Centrale et Afrique de l’Ouest).
Le rap, souvent produit de manière indépendante, a de moins en moins d’espaces de diffusion grand public. Les radios et télévisions locales programment rarement du rap, ce qui limite sa visibilité. Contrairement aux années 2000 où quasiment toutes les chaines de radio et de télévision d’alors possédaient leurs propres émissions Rap : Hip-Hop Groov sur TéléAfrica, Hit’s On sur TV+, Espace Jeunes sur la RTG1, Project One sur la RTG2, Asphalte et Big Game sur la RTN ; Top FM, Radio Emergence, Radio Campus, etc. Tous ces canaux de diffusion étaient des boosters par excellence de talents et de carrières.
5. L’aspect économique
Un artiste Ntcham a plus de débouchés commerciaux : cachets pour les cérémonies, animations en live, invitations dans les provinces…
Le rap, basé sur des shows urbains ou des ventes numériques (encore faibles localement), peine aujourd’hui à générer autant de revenus immédiats.
6. Le renouvellement artistique
La musique Ntcham évolue en se détachant progressivement des influences nigérianes et ghanéennes très présentes à ses débuts. On y trouve désormais des arrangements originaux, ce qui la rend compétitive sur la scène actuelle.
Le Rap gabonais a parfois manqué de renouvellement, beaucoup d’artistes restant dans des codes « old school » alors que l’afro-trap ou l’amapiano séduisent la jeunesse.
En résumé :
Le recul du Rap au Gabon ne signifie pas sa disparition, mais plutôt une perte d’hégémonie culturelle face à la Ntcham qui répond mieux aujourd’hui aux besoins sociaux (fête, danse, identité) et aux réalités économiques des artistes. En effet, la Ntcham domine parce qu’elle est festif, identitaire et économiquement viable.
Le Rap gabonais doit se réinventer, se reconnecter au public et intégrer des sonorités locales pour rester pertinent et dépasser les frontières du Gabon, comme à son âge d’or.
LM'K
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