30/12/2025
Lettre à Brigitte Bardot, Mai 2023
Madame Brigitte Bardot,
Il n’y a que deux choses qui m’ont fait accepter mon prénom, si particulier, totalement démodé pour les personnes qui sont nées après le premier choc pétrolier, dur dans sa première syllabe, si bien que les enfants l’adoucissent en retirant le « R », mettent plusieurs années à bien le prononcer, ce prénom brut comme s’il portait de la testostérone, qui se prête à toutes sortes de railleries, faciles, amène chaque personne qui me voit, après l’avoir lu, à s’étonner de ma peau encore relativement lisse ou moins marquée qu’elle ne l’imaginait, qui vous condamne à vous battre jusqu’au restant de votre vie, revient étonnement en couverture des magazines depuis quelques années avec l’image d’une coiffure comparable à une perruque, un visage lifté à l’Élysée, ce prénom qui vous fait lutter au lieu d’être synonyme de réconfort, de bienveillance ou de douceur ; s’il reste encore aimanté à ma pièce d’identité, ce mal-aimé, c’est grâce aux parallèles que je fais avec votre vie, avec les paroles de ma mère aussi, qui, un jour, bien tardivement, m’a révélé qu’elle me l’avait donné en souvenir d’une petite fille qu’elle avait rencontrée à l’école, très souriante, lumineuse même – j’ai vu, alors, le dessin de ses joues rebondies réapparaître, perçu la force de ce choix, non anecdotique, fermant la porte au nez de la piste évidente de la mode, dont vous étiez le pilier.
Avec Sainte Anne et sa fille à Jérusalem, grâce à vous ensuite, j’ai découvert la concrétisation du droit d’abandonner son enfant, de le mettre non pas en laisse, mais dans la maison d’à côté, de le considérer avec distance ; devançant l’assemblée, vous avez réussi à inscrire à la Une des journaux la question de notre capacité soi-disant naturelle de nous occuper d’eux ; alors elles vous ont lancé des pierres, planté des fourchettes dans le bras – les hommes auraient fait la même chose sans rien dire, avec plus de désinvolture, la figure impassible, le bouclier dans l’armoire, rangé soigneusement.
Grâce à vous je me suis dit : on peut revenir sur ses choix, même ceux dictés par des yeux bleus doux comme les poils d’un angora, dont on ne pouvait soupçonner l’élan des poings, prendre des risques et bifurquer, essayer quand même et se planter, comme les hommes.
À l’heure de celles qui, comme vous, n’avaient pu récidiver pour couper à nouveau le cordon immature, illégal, vous avez été capable de mettre dehors un enfant, alors qu’il n’avait pas encore l’âge de prononcer une parole, que le monde entier avait vu vos rondeurs, votre sourire cinq jours après le calvaire, perchée au septième étage, cru en votre idéal de famille ; vous avez su dire non à ce non-coupable, capable malgré vous d’exister, qui, juste, était né là où on ne pouvait l’accueillir ; qui a le courage de dire aujourd’hui qu’il n’aura pas la force d’accompagner cet être nu à la première seconde, au lieu de s’entêter, de mal faire, de battre le pavé, sa compagne ou ses enfants, se ruer sur le rouge, jeter des immondices, irréparables, au visage de l’autre, qui est capable, parmi les femmes, d’admettre qu’elle n’aura pas l’énergie de dormir cinq heures par nuit pendant des mois alors qu’on les pense taillées pour tout subir avec le sourire frais et la robe sans tache des jeunes vierges, ou alors il faudrait faire comme celles qui les rendent amorphes, les font gonfler avant l’heure avec un substitut, de la poudre blanche au lactose teintée d’aluminium ; qui est capable de dire qu’elle s’est trompée de chemin et de tour de taille, que sa mission n’est pas celle-là, d’affirmer aussi fortement son choix, se servir de ses lèvres pulpeuses sans réserve en tant que célébrité, autrement que pour engranger les faveurs des producteurs ?
Vous avez vécu le drame des femmes qui ont été belles, que tout le monde a admiré.
Il est impossible, alors, de ne pas souffrir à chaque fois qu’une personne vous remet sous les yeux l’image de celle que vous étiez.
Voilà quelques années, vos yeux étaient grands ouverts sans effort, votre peau restait tendue et élastique sans couture, même sur la pire des images, vous vous trouvez aujourd’hui admirable, vous détestez aussi quelque part cette admiration, le fait que les gens s’arrêtent devant ces clichés, fascinés, ne regardent plus celle que vous êtes aujourd’hui, ou pire, vous compare avec vous-même.
« Tu as l’air d’avoir vingt ans sur cette photo », disent-ils innocemment, comme si vous planter un couteau dans l’ego était innocent, ces mots à la face déconstruite par le temps. Comme vous, j’aurais fait une dépression en voyant s’éloigner les années après la quarantaine, je me serais enroulée dans une couverture sans magazine, j’aurais craché sur mes miroirs, du plus caché au plus provocateur dans l’entrée, qui dessine un reflet en pied, que l’on voudrait trompeur.
Vous étiez totalement ancrée lorsque vous dansiez, alors oui, vous ressentiez la sensualité de votre déhanché, vous saviez que vous étiez désirable, mais sans être dans le narcissisme, la maîtrise des paupières à demi-closes, la forme intacte d’une coiffure plaquée, source d’une douleur insoupçonnée, vous avez résisté à la tentation de la transformation hollywoodienne ; votre visage exprimait plus d’humilité, une vérité tragique, et Cluzot l’a bien compris.
Vous avez su vous renouveler, endosser votre mission, la réaliser totalement, comme avant cela vous avez incarné LA femme, jusqu’au bout ; vous avez claqué la porte au nez de la beauté, que la femme est censée porter à vie, sans quoi elle devient, encore aujourd’hui, de plus en plus transparente dans la société, renier celle que toutes veulent conserver à tout prix, en nous faisant réfléchir sur l’être désirable.
Qui serait capable aujourd’hui de résister au peeling, au lifting ou aux filtres, après avoir été Brigitte Bardot ? Pourquoi ne parle-t-on pas de ce courage-là, aussi ?
La métamorphose pour la réalisation de votre combat, pour moi, aurait duré des décennies, mais vous avez su vous déposséder de vos affaires, faire le marché comme une voleuse de poules, avant de vous mettre sur le piédestal des ventes aux enchères, entendre le marteau, faire voyager votre vie dans des foyers aux moulures quatre étoiles, accepter qu’une robe puisse représenter des milliers de granulés et des kilos bienvenus en plus pour ces boules de poils en mal de nutrition, contre une image, faire disparaître les bleus et les côtes saillantes des affamés, faire l’échange, contre des paillettes du vivant.
J’ai eu froid avec vous, à travers le blanc de l’écran, cette chevelure et ces yeux noirs, ronds et brillants, cette fourrure familière des flocons, au Canada, j’ai ressenti votre rage, votre colère, admiré vos propositions sur la table, minuscule, des négociations ; vos prises de risque étaient immenses, au point de lâcher celle que vous avez été, la laisser appartenir aux souvenirs, par vos nouveaux actes.
Alors je me suis dit : on peut naître deux fois? Trois fois avec notre naissance…
On peut trouver son combat, même tardivement, se laisser diriger d’abord par les autres et les rencontres, basculer de la passivité à l’activité pleine et assumée, décider de prendre sa vie en main, avoir un pas d’avance sur le destin, avant qu’il ne reprenne la main, choisir de l’épouser au lieu de subir la continuité de sa première phase…
Vous avez su être la femme la plus féministe par vos actes sans vous ranger ouvertement derrière le deuxième sexe, ne pas être irréprochable et sage, devenir borderline autant que certains hommes, et même si le mépris fait rarement machine arrière, vous apparaîtrez bientôt comme celle qui a eu cent ans d’avance, en portant le prénom que je ne subis pas, grâce à vous.
Brigitte Roffidal