29/05/2026
Ca y est, nous voici presque au bout de notre voyage… ou tout du moins de la première partie de ce voyage, celle qui nous aura amené de la mainstream pop américaine, au mainstream rock mondial des années 1975.
La semaine prochaine, je vous dresserai un peu le plan de ce qui va se profiler dans l’Histoire de la musique, et qui vient rendre encore plus complexe la compréhension de ce qu’est le rock. Toujours est-il que nous avons déjà fait une très belle partie du parcours, et que je vais devoir m’arrêter à un moment ou à un autre, et ce moment est presque venu.
Pour autant, je ne vous ai parlé (à de très rares exceptions prêt) que de rock américain et britannique, et nous sommes tous à peu près convaincus qu’il existe aussi du rock français, ou italien, ou allemand, ou même extra-européen. Alors avant de terminer notre premier voyage qui aura duré 20 ans, je voudrais ce soir consacrer une partie entière au rock européen.
6) L’Europe (hors Grande-Bretagne) et le rock
* Le rock en France
A tout seigneur, tout honneur, il est probable que notre première interrogation se porte vers notre propre pays. Alors, que devient le rock entre 1968 et 1975 ?
Nous l’avions dit, auparavant, le monde musical français se divisait en 3 catégories : les Elvis-like (Johnny Hallyday et Eddie Mitchell, voire Jacques Dutronc), les Beatles-like : Claude François et sa machine à tube calquée sur les Beatles, et l’exception inclassable : Serge Gainsbourg touche-à-tout impossible à ranger dans une case.
A la fin des années 1960, de nombreux autres artistes vont tenter une carrière en reprenant des titres américains (Dylan, Elvis, etc.) traduits en français et vont obtenir un succès sensible (Antoine, Richard Anthony, etc.).
Pour autant, la France ne paraît pas s’attacher plus que ça à ces chanteurs.ses « yéyés ». C’est un phénomène qui restera « de mode » car la France est un pays plutôt de tradition linguistique, et les chansons « à textes » y restent très importants. C’est la raison pour laquelle des chanteurs inspirés par la poésie de Dylan, ou de Brel ou de Brassens, parviendront à tenir plus longtemps la distance que ces « yéyés » générationnels.
Mais il n’y a pas que cette question de « tradition poétique » qui entre en jeu : en 1968, la France est soulevée par des événements politiques sans précédents (qui rejoignent par ailleurs les préoccupations des hippies par certains côtés), et ces événements accaparent beaucoupa l’espace médiatique, rendant moins lisible ce qui se joue en Angleterre ou aux US.
De ce fait, le psychédélisme va être en quelque sorte « absorbé » directement dans la musique pop française, plutôt que d’y créer une identité parfaitement remarquable. Si nous devons penser au mouvement « psyché » en France, c’est probablement Polnareff qui nous paraîtra le représentant le plus évident… mais je pense que nous sommes d’accords pour dire que Polnareff n’est pas un rocker (pas plus que Julien Clerc chantant « Cœur de rocker »).
Étonnamment, la France va plutôt avoir pendant cette période un rôle d’avant-garde singulière. Et c’est sur ce point que je souhaiterais attirer votre attention ce soir.
Dans les années 1955, la France est, avec l’ORTF, à l’avant-garde de la production radiophonique européenne (en concurrence avec Milan et Cologne), mais absolument pas dans le domaine du rock ! La France va établir une petite suprématie (qui va durer bien 50 ans) dans le domaine de la musique savante avec deux personnalité « sérieuses » : Pierre Schaeffer et Pierre Henry qui vont créer la musique « concrète » et la musique « électroacoustique ». On disait même encore au décès de Pierre Henry en 2017 qu’il était le « grand-père » de la musique électronique française.
Je vais finir mon tour d’Europe, mais sachez que nous terminerons ce soir notre périple par une des choses les plus « rock » qui ait été produite en 1968 : la « Messe pour le temps présent » dudit Pierre Henry.
• Le rock en Allemagne
Qui avait-il en Allemagne avant Scorpions ? Et bien, pas vraiment grand-chose de rock. L’Allemagne, grande perdante de la deuxième guerre mondiale se reconstruit lentement et fuit en grande partie l’invasion américaine (qui est déjà réelle dans Berlin dont la moitié occidentale est occupée par les GIs).
Ici aussi, sous l’influence de la musique électronique savante (dont Karlheinz Stockhausen est un des piliers à Cologne) les allemands vont se créer leur propre identité autour du Krautrock.
Pourquoi ? Après 1945, beaucoup de jeunes Allemands veulent rompre avec la culture de leurs parents, avec le modèle anglo-américain (on comprend bien pourquoi), et le passé n**i. Ils cherchent une musique neuve, sans racines blues.
Le groupe Neu! En est un des meilleurs exemples : un rythme mécanique, quasi industriel dont le post-punk héritera. Et si Neu ! ne vous dit rien, alors nul doute que vous avez dû entendre parler de Kraftwerk, et leur titre (et album) « Autobahn ». Sans Kraftwerk, nous n’aurions probablement pas eu de techno, de synthpop, ni de Daft Punk.
• Le rock en Italie
L’Italie, elle aussi grande perdante de la guerre, n’est pas aussi impactée par la présence américaine et va finalement trouver dans le rock progressif qui se dessine au début 70, une très belle façon de renouer avec sa propre culture : celle de l’opéra et de l’identité italienne.
C’est notamment Premiata Forneria Marconi qui représentera le mieux ce mouvement, assez proche de ce qui se joue dans le rock progressif britannique, avec une influence énorme de la musique classique, du chant lyrique et de la virtuosité de la musique savante.
• Le reste de l’Europe
Pour le reste de l’Europe, les cas sont essentiellement liés à la politique du pays. On trouve une belle scène rock au Pays-Bas (Golden Earings ou Focus), mais le pays est petit et s’exporte plus vers l’Angleterre que vers les autres pays d’Europe. Il est donc fort probable que ces noms ne vous disent absolument rien.
L’Espagne et le Portugal sont à cette époque sous des régimes politiques autoritaires (Franco et Salazar) et sous une censure très importante qui invisibilise complètement la scène rock, qui reste clandestine.
De la même façon en Tchécoslovaquie, en Pologne ou en Hongrie, le rock est toléré, mais extrêmement surveillé, parfois clandestin là aussi et symbole de résistance culturelle sous la censure stalinienne. Pour tous ces pays, il faudra attendre leur sortie du joug autoritaire pour découvrir ce que le rock leur a apporté.
Pour résumé, tandis que le monde anglo-américain transformait le psychédélisme en hard rock et en rock progressif, l’Europe continentale en proposait d’autres héritages : la France l’intellectualisait, l’Italie le symphonisait, et l’Allemagne le projetait vers le futur électronique.
Comme promis, nous allons nous quitter ce soir avec « Psyché Rock » de Pierre Henry, deuxième mouvement de la « Messe pour le temps présent ».
Pour autant, et parce que c’est une première dans notre parcours, ce que vous devez savoir c’est que cette musique n’est pas « rock » en soit. Elle a été conçue, montée bout à bout en studio, morceaux de bande après morceaux de bande, collés au scotch, par un compositeur de musique savante.
Pierre Henry n’est pas du tout un instrumentiste de rock (il était certes percussionniste de formation) et n’a jamais chanté ou joué dans aucun groupe de musique live. Simplement, comme Pierre Schaeffer, à partir de bouts de sons enregistrés (guitare électrique, cloches tubulaires, larsen, écho et réverbération), il a créé énormément de pièces dont celles que je vous propose ce soir, et qui a, elle, un véritable caractère rock.
Si vous cherchez « LE » son des événements de mai 1968, voilà à quoi ressemblait la musique en France à cette époque.
https://www.youtube.com/watch?v=tziBQT3h5Jo
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Provided to YouTube by Universal Music GroupMesse pour le temps présent: 2. Psyché rock · Pierre HenryGalaxie Pierre Henry℗ 1968 Decca Records FranceReleased...