29/08/2026
« Mais dessine-la toi-même, ta BD. »
J'ai reçu cette remarque après avoir commencé à vous montrer Notre joyeux bo**el.
Et plutôt que de mal la prendre, elle m'a fait réfléchir.
Parce qu'au fond, qu'est-ce que ça veut dire aujourd'hui : “faire soi-même” ?
Je vais bientôt avoir 44 ans et je dessine depuis que je suis capable de tenir un crayon.
J'ai essayé le dessin, la peinture, la gravure… Puis, en 6e, je suis tombé sur un tome des Chroniques de la Lune Noire.
Et là, ça a été le début de quelque chose.
Adolescent, je voulais faire de la BD. J'ai appris seul, en étudiant la BD franco-belge, les comics, les mangas. J'ai dessiné énormément. À 15/16 ans, je développais déjà mes propres histoires d'heroic fantasy, puis un projet principal appelé Memoria et plusieurs histoires dérivées.
J'ai commencé entièrement à l'ancienne : papier, crayon, encre.
Puis l'ordinateur est arrivé dans mon travail. Le scanner. La retouche. Le numérique. La tablette. Petit à petit, ma façon de créer est devenue hybride.
Vers 25/26 ans, j'ai pourtant arrêté la BD.
Il fallait faire un choix : continuer à poursuivre un rêve sans savoir s'il mènerait quelque part ou me consacrer sérieusement à mon métier et à mes formations pour devenir chef de cuisine.
J'ai choisi la deuxième solution.
Mais je n'ai jamais vraiment arrêté de dessiner.
Quelques années plus t**d, une rencontre avec un tatoueur passionné m'a donné envie d'aller plus loin. À 31 ans, j'ai commencé à apprendre le tatouage. À 36 ans, j'ai ouvert mon salon.
Cela fait maintenant 13 ans que je tatoue.
Et pendant ces 13 années, j'ai vu ce métier changer à une vitesse incroyable.
Les machines ont évolué. Les aiguilles, les cartouches, les encres, les techniques aussi. Les tablettes sont devenues omniprésentes. Procreate est arrivé dans énormément de workflows. Pinterest a bouleversé notre manière de chercher des références… avec du bon et beaucoup de mauvais aussi.
Et maintenant, il y a l'IA.
Aujourd'hui, selon les projets, je travaille de quatre manières différentes :
✏️ dessin traditionnel sur papier ;
📱 dessin numérique sur tablette ;
🤖 création/recherche avec l'aide de l'IA ;
🖊️ et parfois en freehand, directement sur le corps du client — ce qui reste pour moi une des formes les plus pures du tatouage.
Alors est-ce que je suis devenu « pro-IA » ?
Non.
Cet été encore, j'ai vu partout les mêmes affiches, les mêmes menus de restaurants, les mêmes publicités : mêmes compositions, mêmes personnages, même rendu ultra-lisse…
Des images qui criaient presque :
« J'ai été faite en cinq minutes avec une IA pour éviter de payer quelqu'un qui aurait réellement travaillé ma communication. »
Et personnellement, ça me dérange.
Parce qu'un outil qui permet de créer plus facilement peut aussi finir par uniformiser la création lorsqu'on lui délègue tout.
Mais en même temps…
Je travaille aujourd'hui avec ces outils.
Et l'IA m'a notamment permis de revenir, presque vingt ans plus t**d, à cette vieille envie que j'avais laissée de côté :
faire de la BD.
Notre joyeux bo**el est né comme ça.
J'imagine les histoires. J'écris les situations et les dialogues. Je construis les personnages. Je réfléchis au découpage, au rythme, aux cadrages, aux expressions, à la chute. Je sélectionne, modifie, recommence, rejette parfois complètement une proposition et recommence encore.
Mais non : je ne trace pas moi-même chacun des traits que vous voyez sur ces planches.
L'IA participe réellement à leur exécution graphique.
Et je pense qu'il serait malhonnête de prétendre que c'est exactement la même chose que de prendre un crayon ou un Apple Pencil et de dessiner chaque trait.
Ce n'est pas la même chose.
Mais alors… où place-t-on la frontière ?
Parce que cette question existe déjà depuis longtemps dans le tatouage.
Un tatoueur peut créer son dessin entièrement sur papier.
Il peut le créer dans Procreate avec des calques, de la symétrie, des transformations et des corrections.
Il peut travailler à partir de références trouvées sur Internet.
Il peut utiliser une composition créée avec une IA.
Il peut aussi dessiner directement sur son client.
Mais au moment où la machine à tatouer touche la peau…
il n'y a plus d'IA, plus de Photoshop, plus de Procreate et plus de Pinterest pour tenir la machine à sa place.
Un bon tatoueur fera normalement du bon travail.
Un mauvais tatoueur avec le plus beau dessin du monde devant lui… 😱
Vous avez compris. 😂
Bien sûr, ça ne règle pas toutes les questions.
D'où vient le dessin ? Qui l'a créé ? A-t-il été copié ? Quelle part appartient réellement à l'artiste ? Est-ce éthique ? Est-ce original ? Que devient le métier de dessinateur ou de graphiste si on automatise une partie de son travail ?
Ce sont de vraies questions.
Et je n'ai surtout pas envie de faire de cette publication un plaidoyer « POUR » ou « CONTRE » l'intelligence artificielle.
Je serais d'ailleurs incapable de me ranger complètement dans l'un des deux camps.
J'ai connu le papier.
J'ai connu l'arrivée du numérique.
Je travaille sur tablette.
Je dessine encore à la main.
Je fais du freehand sur mes clients.
Et aujourd'hui, j'utilise aussi l'intelligence artificielle.
Alors après plus de trente ans à dessiner et treize ans à tatouer, je me pose sincèrement la question :
À quel moment un outil cesse-t-il simplement d'aider un artiste à créer… et commence-t-il à créer à sa place ?
Et peut-être une question encore plus importante :
Quand vous regardez une création, qu'est-ce qui compte le plus pour vous ?
Le geste ? L'idée ? Le talent technique ? L'originalité ? Le temps passé ? L'émotion produite ? Ou la part réellement réalisée par la personne qui signe l'œuvre ?
Je n'ai volontairement pas de réponse définitive.
Mais je suis vraiment curieux de connaître la vôtre.
👇 On peut être pour, contre, entre les deux, dessinateur, tatoueur, graphiste, client ou simplement curieux.
Tant qu'on en discute intelligemment et qu'on respecte les avis différents, le débat est ouvert.