24/05/2024
ÉPUISÉS.
" Si tu savais à quel point je suis épuisé." Quel est le sens du mot épuisé ? Ne plus contenir de ressources, répond le dictionnaire.
Synonymes : à bout de force, à bout de souffle, exténué, fourbu, recru, rendu, rompu, usé. Une personne épuisée peut-elle encore créer ?
Aujourd'hui quand on propose à un artiste - les femmes et les hommes de théâtre en particulier- de passer un moment à se promener, à partager des lectures, des émotions, des paysages, des enthousiasmes, des pensées, il répond : " Je ne peux pas, je suis surbooké (drôle de mot !), je cours, je cours, je n'arrête pas de courir, c'est terrible !" L'artiste contemporain, l'artiste de théâtre, est en mouvement, tellement en mouvement qu'il est emporté par le mouvement ou plutôt c'est le mouvement qui l'emporte, il subit ce mouvement.
Plusieurs des nouvelles écrites pour la bibliothèque des futurs de Saint-Brieuc exprime la nécessité de s'arracher à ce mouvement, mettent en scène un renversement :
Dans VENDREDI SOIR, Alexis Fichet écrit : " Elle marche doucement parmi cette architecture du temps et de l'eau, elle est touchée par la beauté qui s'offre à elle.
Dans LA RÉSERVE DES CHOSES, Claire Béchec écrit : " J'avais lu sous les palmiers et au bord du ruisseau qui descendait alimenter le bassin bordé de cailloux, regardé la Méditerranée en nageant dans la piscine, et je me souviens de cette nuit dans cette villa du Liban. Elles furent parmi les plus reposantes de ma vie."
Dans TRÉSORS, Lucie Taïeb écrit : " Un jour, on décidera de livrer la ville à sa force d'inertie. On laissera le port se prendre dans les sables et on cessera de lutter contre l'inévitable. On laissera en l'état les dents creuses, les immeubles vides, j'ignore comment on en arrivera là. Par gestion de la pénurie, par paresse, par négligence ou par sagesse. Les responsables, ceux qui habituellement décident du sort des communes, cesseront de décider, ils se contenteront d'accompagner le mouvement inéluctable de la matière. Alors, une nouvelle forme de vie verra le jour."
Dans EDEN (les cloches brunes), Waddah Saab écrit : " Nous avons hiberné dans le calme jusqu'à la semaine dernière. Et voilà que la neige a fondu. La terre est humide et fraîche. L'air brille de lumière. Les bourgeons débordent de leurs boutons. Nous aussi, nous nous ouvrons à vous. "
Dans BUNKERING, Frédéric Vossier écrit : "Ce matin, je me suis réveillée, très tôt.
Bien avant le lever du jour.
Je voulais guetter l'aube, dans les rues.
Quelque part.
Trouver un endroit où je puisse voir monter le soleil, à l'horizon.
trouver un horizon.
Voir la montée de la lumière et ses changements."
Ces fictions sensibles (on peut les lire sur le site de la bibliothèque des futurs) m'ont rappelé ce livre si éclairant du philosophe Peter Sloterdijk LA MOBILISATION INFINIE :
"Le projet de la modernité repose donc sur une utopie cinétique : la totalité du mouvement du monde doit devenir l'exécution du projet que nous avons pour lui. Progressivement, les mouvements de notre propre vie s'identifient avec le mouvement du monde...Qui comprend ce qu'est la modernité ne peut la comprendre qu'en vertu de cet auto mouvement auto-allumant, sans lequel la modernité n'existerait pas...Le progrès est mouvement vers le mouvement, mouvement vers plus de mouvement, mouvement vers une plus grande aptitude au mouvement...Ontologiquement, la modernité est un pur être-vers-le-mouvement..."
Nous débattrons de l'épuisement des artistes, du mouvement, du vide, le mardi 28 mai de 9h30 à 12h à La Villa Rohannec'h, site de culture et de création du Conseil Départemental des Côtes d'Armor.
L'évènement LES TRACES DU FUTUR est soutenu par la Ville de Saint-Brieuc et le Conseil Départemental desCôtes d'Armor.
www.bibliothèquedesfuturs.com