11/06/2026
👉 Notre newsletter de fermeture vient de partir.
🔸Je vous en livre un extrait.
🗓A bientôt,
Elias
" Avant d’entrer dans les faits récents, j’ai souhaité commencer par un texte. Un texte intime, écrit par notre membre fondatrice Céline Huot.
Je le partage parce qu’il dit une chose que les courriers administratifs ne diront jamais : la Maison du Passeur n’est pas sortie de nulle part. Elle n’est pas née d’un effet d’annonce, ni d’un opportunisme, ni d’un calendrier électoral. Elle est née d’un long chemin, de rencontres, de travail invisible, d’une vision sensible du territoire et d’un attachement profond à cette ville.
Voici son texte, brut.
" Marcher dans Ris
Je suis arrivée à Ris-Orangis en 2014 comme on arrive dans une ville qu'on a choisie pour ce qu'elle aurait pu être. Le projet d'Irina Brook — un théâtre au bord de la Seine — venait d'être abandonné. L'héritage du Centre Autonome d'Expérimentation Sociale flottait encore dans quelques mémoires. J'ai visité la ville et j'ai vu ce que peu de gens regardaient : des halles industrielles à l'abandon, un lac oublié, un patrimoine naturel exceptionnel en bord de Seine, une histoire populaire dense et silencieuse. L’histoire ancienne, notamment l’histoire révolutionnaire de Ris Orangis, s’étant alors appelé BRUTUS, m’avait touché au cœur, et je voulais partager cette découverte. J'en ai écrit un poème. La gazette municipale l'a finalement publié il y a quelques années.
C'était mon premier geste dans la ville — pas un projet, pas une réunion. Une présence.
Pendant plusieurs années, j'ai continué ainsi. La Murmureuse est née — personnage de déambulation poétique que j'incarnai en festival et dans les rues, glissant des vers à l'oreille de ceux qui acceptaient l'augure.
J'enseignais la philosophie dans un lycée de la deuxième chance, puis la culture générale et la digitalisation auprès d'apprentis souvent rissois eux-mêmes. Je leur faisais découvrir leur propre ville sous d'autres angles, les emmenai à Paris sur les traces de personnages comme Joséphine Baker. En parallèle, je poursuivais un parcours de recherche en philosophie et histoire du théâtre — deux masters, puis un doctorat à Paris VIII, en cours depuis 2021, sur le Quatrième Mur dans les arts (recentré depuis sur le théâtre et les archives de la Comédie Française), qui n'a jamais été séparé de ma pratique de terrain. Ce travail universitaire n'est pas une parenthèse dans ma vie active : il en est le substrat. C'est lui qui me permet de penser ce que je construis, de nommer ce que j'observe, et d'inviter des figures comme Marcel Bozonnet, ou Martial Poirson, mon directeur de thèse, à faire résonner Molière dans un centre socioculturel qui renaissait de ses cendres le 10 Place Jacques Brel, anciennement MJC. Ce n’était pas simple mais c’était exaltant et, je le crois encore, juste. Et puis, là encore la trajectoire individuelle se mêle à la collective, travailler à cela, rencontrer ces personnalités, c’est ce qui me faisait me lever chaque matin, lycéenne et étudier encore et encore. Comme j’aime à le dire et à le vivre, ce n’est pas une posture, c’est une quête comme le chantait Jacques Brel.
En 2017, j'ai rencontré pour la première fois ce bâtiment au bord de la Seine qui portait déjà le nom de Maison du Passeur. L'association d’alors, portée par Anna Alexandre, y tentait quelque chose de rare : un lieu de vie, de cuisine, d'art et de transmission. Je devais y lire à voix haute « Le Retour » de Catherine Ferrière. La lecture fut annulée. Et, pour autant, Je m'y suis engagée comme consultante et collaboratrice — communication, programmation artistique, rédaction de dossiers, montage administratif. Nuits et week-ends, sans compter.
Une lettre que j'ai écrite à l'équipe en décembre 2019 disait ce que je voyais : un lieu précieux et fragile, porté par des gens exceptionnels, mais qui manquait de structure pour tenir. Ce premier projet n'a pas survécu à ses propres contradictions. Mais cette expérience fondatrice m'a appris quelque chose d'essentiel — ce type de lieu ne se construit pas par l'enthousiasme seul. Il faut aussi de la méthode, de la gouvernance, de la patience. Et il faut, parfois, avoir le courage de recommencer autrement.
C'est ce que nous avons fait.
Les rencontres s’étaient entre temps accélérées. Adrienne Larue, figure du cirque contemporain et du clown. Marie-Pierre Aynès, marionnettiste avec qui j’ai construit ma première marionnette coyotte "Coylou" (hommage aux légendes navajo), Magali Basso, clown de théâtre exceptionnelle d’humanité et de sarcasme . Le Collectif Brutus a pris forme — même pendant le Covid, des actions dans les rues, sur les berges de Seine désertées, au pied des immeubles, là où le lien social tenait à peu. Nous étions trois clowns : Adrienne, La République ; Magali, Bara Mine, Valérie Ravel (administratrice du Chapiteau d’Adrienne) Kakouetta et moi-même Olympe de Gouges.
En juillet 2021, nous avons fondé l'association Bonne Heure des Arts. Elias avait derrière lui vingt ans de création de lieux culturels à Paris — péniche, festivals pluridisciplinaires, bistrot culturel. Il a apporté ce qu'il savait faire et bien davantage : il a construit la cuisine de la Maison du Passeur de ses mains, suivi les travaux semaine après semaine, recruté, géré, programmé. Pendant trois ans, il n'a pas été payé. Il a mis dans ce projet son temps, son énergie et sa confiance — sans filet.
Nos premières actions ont eu lieu au 360 Music Factory à Paris — les Zbell Hope Festivals, mélanges de musique, street art, restauration, performances poétiques. Le premier maire adjoint de Ris est entré en contact avec nous. Des partenariats se sont établis. En octobre 2022, la ville, et plus particulièrement, le Maire, Stéphane Raffalli, nous a confié la mise à disposition et la gestion de la Maison du Passeur. Il a une vision nous dit-il ; c'est un homme qui aime sa terre natale. Nous avons décidé d'en faire un tiers lieu — restaurant associatif culturel, coworking, résidence artistique. Trois étages, trois fonctions, un projet pensé comme une clef de voûte pour les berges de la Seine.
Ce résultat, nous l'avons arraché — et largement à nos frais. Nous avons investi personnellement, nuits et jours, sans jamais bénéficier de subvention de fonctionnement. Une seule subvention exceptionnelle nous a été accordée par l'ancienne municipalité. Quelques prestations de services, dont une régulière sur la fin — la restauration du cabinet du maire — nous ont permis de tenir grâce à la conviction virant à la foi de très rares et précieuses personnes, elle-même bafouées aujourd’hui. Le reste, c'était du bénévolat pur, de la conviction, et l'obstination de personnes qui croyaient à ce qu'ils rêvaient, avec cette ingénuité première — née libre, étymologiquement.
Nous souhaitions construire un lieu accessible, bienveillant voire protecteur, intelligent. Je pense que vivre, ce n'est pas renoncer, vivre c'est résister, et proposer des choses notamment pour ceux pour qui le chemin se construit, c’est-à-dire nous tous.
Ce fameux chemin avait été semé d'écueils que nous n'avions pas toujours anticipés : des partenaires qui se sont désengagés au dernier moment, comme le département, des malentendus avec une administration dont nous tentions de comprendre les contraintes, à force de résilience, sans toujours en partager le rythme, des incompréhensions sur la nature même du projet — ni tout à fait associatif au sens classique, ni tout à fait commercial, ni tout à fait culturel au sens institutionnel. Nous avons persisté parce que le projet était juste, pas parce qu'il était facile. Chaque jour était un combat de bonne foi.
En juin 2024, la Maison du Passeur a ouvert officiellement. En quelques mois : 2000 adhérents à la newsletter, des concerts chaque semaine, une exposition de street art, des balades théâtralisées autour d'Alphonse Daudet, des ateliers enfants, des pique-niques, des DJ sets au bord de l'eau, des événements chaque semaine. Le Républicain de l'Essonne a couvert. France Active a accompagné. Grand Paris Sud a soutenu.
En septembre 2024, j'ai été nommée directrice du 10 — centre socioculturel municipal en préfiguration CAF.
Le 10 — Place Jacques-Brel — est un équipement municipal de 1800 m² anciennement MJC, comprenant une salle de spectacle de 220 places ( Bruno Latour a donné son nom à cet salle et possédant une salle d'activité Olympe de Gouges), une salle de danse, des espaces de pratique, un hall d'exposition et des salles d'accueil. La mission qui m’a été confiée dès mon arrivée, a été d'en faire autre chose qu'une salle à louer : un centre socioculturel vivant, ancré dans son territoire, (…) — un processus exigeant. Pas un tampon administratif. La programmation développée — concerts pédagogiques, résidences théâtrales, ateliers intergénérationnels, conférences - lectures, n’était pas décorative. Elle devrait être le laboratoire visible d'un projet social plus profond.
En 2025 : 296 jours d'ouverture, 8159 heures d'activités, 38 événements culturels.
Et le Molière imaginaire — conférence-lecture de Martial Poirson interprétée par Marcel Bozonnet, rendue possible par des liens tissés dans le monde universitaire et théâtral au fil de mon doctorat.
En mai 2025, la Fête des Curieux a matérialisé ce que dix ans de travail préparaient sans le nommer : le 10 et la Maison du Passeur fonctionnaient ensemble comme une ville, deux lieux, une expérience. Le maillage territorial sensible et poétique que je portais depuis le début existait. Il avait une adresse. Deux adresses.
Et c'est précisément à ce moment — le bâtiment entièrement rénové et fonctionnel, les espaces opérationnels, l'équipe rodée, la saison lancée, tout enfin en place — que le coup de grâce est venu.
Mars 2026. Une nouvelle équipe municipale prend les rênes de la ville. Le 8 avril, lors d'une réunion tendue, brutale, sans compréhension du projet comme si quelque chose dépassait la simple gestion administrative du dossier mais, pourquoi ? La décision tombe oralement : on arrête tout. Aucun écrit dans un premier temps, aucun protocole formalisé.
Quelque chose dans la brutalité du geste dépasse la simple gestion administrative.
Le 17 avril, un courrier officiel délivre congé à l'association et demande la libération des lieux dans un délai d'un mois. La ville invoque des loyers impayés (alors que nous avions toujours bénéficié d'une franchise), des dettes, l'absence de projet viable. L'association conteste la méthode, documente, répond. Le Parisien titre sur le bras de fer. Les soutiens affluent — habitants, artistes, partenaires. Rien n'y fait.
La situation financière de l'association était réelle et difficile — nous ne l'avons jamais niée. Construire un lieu culturel associatif dans un bâtiment en travaux, sans subvention de fonctionnement, avec des équipes bénévoles, est une aventure économiquement fragile. Nous aurions voulu plus de temps, plus de dialogue, une sortie construite ensemble. Ce que nous avons vécu ressemble davantage à une fermeture administrative qu'à une transition.
Le 7 Mai, je réalise cette Lecture du Retour lors de notre toutes dernière fête des curieux. Comme pour conjurer…
Cette Fête est belle, rebelle, vibrante et on y soupire d’au revoir. Poignante bien sûr ; abasourdie de fait.
Le 12 mai 2026, les services techniques de la ville se présentent pour l'état des lieux. Elias est présent. Il ne signe pas tout en précisant que sa présence ne vaut pas accord sur la restitution des biens.
Ce que nous avons construit tient — dans les mémoires, dans les liens, dans ce que les gens ont vécu là. Elias perd avec ce projet son logement, son travail, des années de bénévolat.
Je perds un lieu que je n'aurais jamais dû quitter comme ça.
Il reste les enfants qui se sont construits dans ses murs. Il reste ce qu'on a planté dans la terre de cette ville. Il reste les gens qui savent.
Ce n'est pas la première fois qu'une ville semble abandonner ce qu'elle avait commencé à devenir. Mais c'est la première fois que je le vis de l'intérieur, avec cette clareté-là.
Et c’est aussi pour cela que je ne peux laisser enterrer ce temps dans un silence assourdissant.
Céline "
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