05/08/2020
Et pour finir-finir, voici le fameux monologue que nous voulions à plusieurs voix. On vous le partage pour vous remercier, du fin fond du coeur, d'avoir participé en très grand nombre. Vous pouvez peut-être même retrouver votre réplique. Ne nous reste plus qu'à imaginer toutes ces voix évoquer ce privilège, doux, d'embrasser l'Autre.
Ferme les yeux
On est ensemble
Je suis Maria
P*s on est ensemble dehors
Je suis Joachim
On est ensemble dehors dans un parc
Je suis Blanche
Le genre de parc où ça sent le barbecue l’été
Je suis Mathilde
Le genre de parc où y a des gens qui s’assoient pour boire des bières
Le genre de parc où on s’embrasse pour la première fois
Ou pour la dernière
On est ensemble
C’est la fête à quelqu’un
C’est peut-être la fête à personne
Y a une fontaine quelque part
Y a des arbres
Y a des chemins
Y a des jeux pour enfants
Y a des écureuils qui attendent leur tour
Y a des mouettes qui attendent rien
Y a des oiseaux qui discutent d’un arbre à un autre
Y a des voisins qui s’évitent
Y a des sourires de « j’ai envie d’agripper ta main ta peau ta vie un peu »
Y a des sourires d’une mère à une autre mère
Ferme les yeux
On est ensemble
Je suis Maria
P*s c’est une vraie magnifique journée
Le soleil est chaud
Pas trop
Juste parfaitement enveloppant
Je suis Mathilde
On a décidé de se faire un apéro dans le parc
Spontanément
On avait pas prévu de se faire un apéro dans le parc
Mais j’ai appelé Joachim
Qui a écrit à Mathilde
Qui a écrit à Blanche
Qui t’a écrit
C’est le genre de journée où l’apéro spontané fonctionne
J’ai même emmené une nappe
On a tous acheté des trucs chouettes à manger
Des fromages
Du saucisson
Des olives
Du jambon séché
Du jambon pas séché
Des framboises
Des tomates cerise
Des baguettes de pain
Des croissants
Une salade de lentilles
Une salade de macaronis à la mayonnaise
Des bières
Des bouteilles de vin
P*s on met tout ça au milieu de la nappe
On sent l’odeur du barbecue d’à côté
Mathilde a deux trois excellentes anecdotes
Je suis Mathilde
Joachim s’est acheté une nouvelle paire de lunettes soleil
Je suis Joachim
Des lunettes qu’on trouve exagérément stylée
Blanche porte une robe blanche p*s on arrête pas de faire des phrases avec Blanche qui porte une robe blanche
Je suis Blanche
Tu t’es fait couper les cheveux
Personne ose te dire que c’est pas super beau
Mathilde arrête pas de chanter les choses qu’elle fait
« Je me coupe un bout de saucisson »
« Je me serre un verre de vin »
« Je me roule un petit joint »
Ça t’énerve
Ça t’a toujours énervé qu’elle fasse ça
Mais là tu sais pas pourquoi
Ça te fait du bien que les choses fassent exactement le même son qu’avant
Au milieu du chant des oiseaux qui te rentre littéralement dans le ventre
T’as l’impression que tes os p*s tes organes comprennent exactement les choses que leurs minuscules cris racontent
T’avais oublié qu’on partageait le même espace
Pour une fois c’est nous qui sommes invités chez euxPas l’inverse
Pour une fois tu comprends ça
Tu souris
On sourit
C’est doux
C’est doux ensemble
Tu me demandes de te lancer une olive
Je me redresse sur un coude
Je prends une olive avec mes doigts que j’ai pas lavés
Mes doigts d’avant la pandémie
Je te la lance
Tu réussis pas à l’attraper
Elle tombe par terre
Tu te penches p*s tu l’attrape directement avec ta langue
Ta langue d’avant la pandémie
Tu trouves que ça goute meilleur que tout
Tu trouves que l’idée de lécher le monde est une idée grandiose
Tu lèches le genou de Joachim
Tu lèches la joue de Blanche
Tu te couches sur les cuisses de Mathilde
Je suis Mathilde p*s je joue dans tes cheveux pas beaux
Tu fermes les yeux
T’entends des enfants rirent
Tu te demandes si toi tu vas oser faire des enfants
Quelque chose chatouille ton mollet
Tu bouges pas
Tu sais
Tu sens que des fourmis prennent ton corps comme on prend une montagne
Comme on fait avec les obstacles
Sans arrêter d’avancer
Tu les laisses gravir ta jambe
Une après l’autre
Après l’autre
Tu les sens
Tu sens l’effort que ça leur demande de traverser ton corps
Tu prends conscience que ton existence a un impact sur la vie des fourmis
Que le fait d’être au monde change quelque chose dans la grande danse des choses
Tu sais pas où elles s’en vont
Mais tu voudrais faire partie de leur équipe
Tu voudrais te rendre quelque part avec elles
Tu voudrais entamer un long voyage avec les fourmis
Tu voudrais rebâtir
Tu voudrais tu voudrais traverser des corps comme on traverse des massifs
Tu voudrais comprendre que ta mort est inéluctable
Le savoir au fond de toi à chaque seconde
Qu’être en vie est un privilège bellement momentané
Tu voudrais respirer
Sans oublier
De
Respirer
Tu penses à ça
À tout ça
Les choses petites
Les choses grandes
Les choses fragiles
Les choses moins fragiles
P*s tu penses à ta grand-mère
Tu penses aux fourmis p*s à ta grand-mère
P*s pour une raison qui t’échappe
Tout ça a du sens pour toi
Je suis Maria
Je suis Joachim
Je suis Mathilde
Je suis Blanche
Je suis tes amis
Je suis la réponse à la question « comment faire avec le monde »
Je suis un peu ta famille
Je suis un peu ce que ça goute quand tu vas au restaurant
Je suis beaucoup ce que ça sent quand tu racontes ta nouvelle histoire d’amour
Je suis ce que t’entends quand t’éclates de rire ou quand t’éclates tout court
On est ensemble dans un parc le soleil est bon
On est étendus sur des couvertures
Mathilde fait une blague
Le genre de blague qui raconte des soirées de silence de rires de larmes
Le genre de blague qui dit « aide moi p*s je t’aime p*s te rappelle-tu p*s as-tu vu la couleur du ciel » dans un même souffle
Le genre de blague qui fait que notre amitié a une langue à elle
On rit fort fort fort
Ma main tombe sur ton visage
Pour une raison qui m’échappe je l’enlève pas
Je la laisse trainer là
Sur toi
Une invitée qui s’incruste
Je prends le temps de toucher ton nez
De toucher le contour de tes yeux
De toucher tes oreilles
De toucher ta bouche
De comprendre exactement comment ton visage est fait
Millimètre
Par
Millimètre
Je découvre le visage de mon meilleur ami
J’ai l’impression que je peux sentir les molécules bouger sous mes doigts
Tu souris
T’attrapes un de mes doigts dans ta bouche
Tu me fais découvrir ta langue
Tes dents
Ton palet
Comme une promesse qu’on sera pu jamais seuls
Tu te redresses
Tu t’assois
Tu dis
C’est un privilège d’être avec vous
Je suis Joachim
Tu déposes ta tête sur mon épaule
Je suis Blanche
Tu déposes ta tête sur mon épaule
Je suis Mathilde
Tu déposes ta tête sur mon épaule
Je suis Maria
Tu déposes ta tête sur mon épaule
Tu sens mes cheveux qui chatouillent ta joue
Tu souris
Je prends ta tête entre mes mains
Je te regarde dans les yeux
Je te souris
Nos yeux se remplissent de tout
De larmes
De joie
De manque qui s’estompe
Le mot « enfin » se plante dans nos regards
Je te souris
Je fais rentrer mon sourire à l’intérieur de toi
Je le fais entrer par partout
Je te tap*sse le corps de mon sourire
Je t’inonde
Je te traverse
Je te remplis.
J’habite ton corps avec ce que j’ai de silences
J’habite ton corps avec ce que j’ai de bienveillances
Je caresse doucement tes épaules du bout des doigts
Un doigt après l’autre
Après l’autre
Après l’autre
Je descends le long de tes bras
Jusqu’à tes mains
Je prends tes mains dans les miennes
Je te dis
Je suis là
Je suis là
Ici
Je suis là
P*s nos corps
À tous
Deviennent des longues rivières
Qui coulent ensemble
Qui se croisent se remplissent se nourrissent se séparent
Des longues rivières qui deviennent des fleuves
Un même fleuve
Pour contenir tous les sourires qu’on s’est donnés
Tout l’amour
L’amitié surtout
La notre
Un même fleuve où on se retrouve pour se construire
Se déconstruire
P*s on comprend que s’embrasser
Que s’embrasser comme on embrasse un nouveau né
Que s’embrasser comme on embrasse un vieil ami
Que s’embrasser comme on dit adieu
Que s’embrasser pour la première fois avec la langue les yeux fermés
Que s’embrasser comme on se souhaite une belle journée
Que s’embrasser comme on se console
Que s’embrasser comme on fait l’amour
Que s’embrasser comme on accompagne dans la mort
Que s’embrasser sans les mains
Que s’embrasser avec le corps
Que s’embrasser comme on fait l’amitié
Que s’embrasser de toutes les façons possibles
C’est un privilège