20/07/2024
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Autre chose encore, d’un peu éloigné des spectacles qui précèdent mais qui, pour d’autres raisons que celles évoquées jusqu’ici me touche beaucoup : les trois pièces (dans le « off ») regroupées sous le titre commun les Fabuleuses, qui sont données au théâtre Avignon-Reine Blanche. Ces pièces me touchent parce qu’il y est question de science, ce qui est suffisamment rare dans le domaine théâtral pour qu’on le signale. Et plus spécifiquement : de la place des femmes dans la science. Leur autrice est une scientifique elle-même : Elisabeth Bouchaud, qui réussit cet exploit de mener de front deux carrières, une de scientifique (elle a été encore récemment directrice des enseignements de l’Ecole Supérieure de Physique et de Chimie de Paris, elle a travaillé dans le domaine de la physique des matériaux, sur les phénomènes de rupture – utilisant en cela la théorie des fractales de Benoit Mandelbrodt) et une autre de comédienne / metteuse en scène / directrice de théâtre. Un pur littéraire craindra sûrement ce rapprochement : comment une scientifique peut-elle exprimer les subtilités des passions humaines, les rapports ambigus, les désespoirs et les joies ? Et bien qu’il se détrompe. Ces pièces font appel autant à la sensibilité du spectateur qu’à sa capacité de compréhension des théories de la matière. La première pièce est Exil intérieur, exploration du cas de Lise Meitner (dont j’ai déjà parlé ici), véritable découvreuse de la fission nucléaire, qui se fit ravir le fruit de son travail par Otto Hahn, le physicien allemand qui reçut le Prix Nobel en 1948 justement pour cette découverte. Lise Meitner était juive. Le régime hitlérien sut lui rendre la vie impossible jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à partir, pour le Danemark d’abord (afin d’y rejoindre Niels Bohr) puis, au moment où ce pays fut mis à son tour sous la botte nazie, vers la Suède. De retour en son pays après la guerre, avec son neveu Otto Frisch qui l’avait beaucoup aidée, elle se heurte au déni des savants allemands. Ils espèrent se dédouaner de leurs crimes en insinuant que ceux qui ont réalisé la bombe atomique ont été aussi des criminels. La deuxième pièce, No Bell, est consacrée à Jocelyn Bell, jeune étudiante dans les années soixante qui prépare sa thèse à Cambridge au sein d’un observatoire dirigé par Antony Hewish, et à qui est dévolu le rôle de rassembler les données délivrées par un radio-télescope géant. C’est là qu’elle voit un jour un événement qui se reproduit systématiquement tous les 23h56, inexplicable jusqu’à présent, mais dont elle maintient mordicus la réalité, elle vient de découvrir le premier pulsar, mais là encore, les us et coutumes de la science vont faire que c’est son patron et lui seul qui sera gratifié de cette découverte, qui lui vaudra, à lui aussi, un prix Nobel. On retrouve Jocelyn Bell sur la fin de sa vie, lorsqu’elle a quand même réussi à faire valoir ses droits de grande scientifique. On la questionne sur ses regrets. Le point commun entre Lise Meitner et elle est de n’en avoir aucun, elles ont gardé de l’estime (peut-être de l’amour dans le cas de Lise) pour leur tuteur, même si celui-ci a quelque peu abusé d’elles. La troisième pièce sera consacrée à Rosalind Franklin, la vraie découvreuse de la structure en hélice de l’ADN. Je ne l’ai pas encore vue. Mais bientôt !
Ici aussi, les comédien.ne.s sont excellent.e.s. Dans la première pièce, Elisabeth Bouchaud elle-même tient le rôle principal. Elle est bouleversante. Mise en scène d’une grande rigueur, avec peu de moyens, mais suffisants. Souvent un tableau noir suffit à faire naître de grandes émotions ! »
Merci Hugues Le Tanneur !
blog de réflexion et de littérature