12/09/2017
TRAJECTOIRE
De l’Ours funambule
au Plateau des Sources Rouges
« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours quand on voudrait attendrir les étoiles. » Flaubert, Madame Bovary
Dans notre jeune idéalisme des années quatre-vingt, en rupture de classes préparatoires, nous avons créé L’Ours funambule, compagnie de théâtre. Le titre était mal choisi, qui faisait croire à un théâtre pour enfants, alors que nous nous référions à Flaubert. Nous rêvions non pas de salles rouge et or, mais du dépouillement d’un théâtre où seuls valent le texte et le corps de l’acteur, si bien que la contrainte qui nous fit jouer dans des lieux improbables s’accordait aussi avec un choix à nous-mêmes secret, qui devait déterminer 30 ans de fidélité à une même recherche, menée obstinément quels que fussent les voies et moyens qui se présentaient.
Ce n’est donc pas un pur hasard, sans doute, qui au terme d’un dialogue engagé avec la DRAC Centre nous conduisit à la clinique psychiatrique de La Chênaie... pour une résidence artistique d’un an, en 1992-1993. À La Chênaie, on ne parlait pas de patients, moins encore de malades, mais de pensionnaires ou parfois de résidents : cette désignation, c’était déjà quelque chose que nous partagions. Nous saisîmes bien vite que nous devions accueillir les potentialités de bouleversement que comportaient les rencontres fondant cette expérience qui nous était offerte — ou nous en aller. Car cette intervention, dont nous étions censées définir les modalités, fut comme une plongée impromptue dans un univers parallèle, elle nous mettait en prise directe avec une souffrance qui rendait plus radicale encore à nos yeux la nécessité de l’art.
Nous avons monté Les Fourberies de Scapin. Ce que nous percevions jusque-là comme une nécessité intérieure émanant d’un idéal encore abstrait prit un caractère d’urgence concrète. Nous avons beaucoup appris, bien sûr, et c’était artistiquement important, de ce qu’on appelle la souffrance mentale de nos partenaires et de leur difficulté à vivre dans le monde de la « normalité » quotidienne.
Nous nous étions mises au travail en compagnie de ces personnes avec
qui nous entreprenions de créer un théâtre hors les murs — qui d’abord ouvrait ses brèches dans les murs intérieurs faits de nos illusions, de nos attentes, de nos références, de nos habitudes de pensée. C’était dans la logique de nos créations antérieures, mais cela nous empoigna, nous secoua — ce que nous avons vécu là fut décisif pour la suite de notre trajectoire.
Déterminées à vivre parfois, s’il le fallait, sur le fil, à la marge des institutions du spectacle, nous avons changé de nom, L’Ours funambule devint Le Plateau des Sources Rouges. Nous avons poursuivi notre route, ou notre creusement, parce que c’était ainsi, et qu’il pouvait d’autant moins en aller autrement que notre conviction se renforçait d’étape en étape, nourrie de l’expérience infiniment diverse de nouvelles rencontres en de nouveaux lieux, où nous nous attaquions à de nouveaux murs cloisonnant cénacles, écoles, milieux et groupes sociaux: dans des bourgades comme Saint-Benoît-du-Sault, Sévérac-le-Château ou La Canourgue ; au festival d’Avignon avec Antigone et son double, à Paris — avec des adolescents, francophones ou migrants, pour la Maison du Geste et de l’Image, ou au festival « Brouillages » à La Loge, ou encore avec des lectures de textes contemporains à la Maison de Balzac ou à la Maison de la Poésie...
Résurgence de notre année à La Chênaie, Nous autres est l’aboutissement provisoire de notre cheminement.
Cette pièce a été créée le 19 décembre 2015 à Millau, au théâtre La Fabrik, centre d’Art Dramatique pour comédiens différents.
Elle a été représentée les 28, 29 et 31 janvier 2017 à Lilas en Scène (Les Lilas), centre d’échange et de création des arts de la scène, lié encore au travail d’un des scénographes majeurs du
XXe siècle, André Acquart, et qui se voue à faire découvrir et à aider la création contemporaine, nous accueille à présent.
Ce spectacle sera repris au théâtre Le Local (Paris 11e) du 6 au 23 octobre 2017.