L’ « au-delà des mots », c’est le lieu de ce qu’on ressent. Ce travail repose sur le refus de réduire ce qui est ressenti à ce qui est dit. L’interprétation doit ouvrir un espace où se déploient les multiples incarnations d’une même existence - mystère qu’aucun mot ne pourrait contenir. J’utilise ce terme d’incarnation parce que, justement, c’est un thème majeur de la pièce Nous Autres. Au fil de
ce monologue, plusieurs voix se font entendre, bien que ce soit un même personnage, « Elle », qui les porte. « Elle » fait entendre tous les mondes qui sont en elle, et qui l’empêchent de pouvoir se rassurer et nous rassurer en disant je. Elle ne parle jamais d’elle à la première personne et revendique haut et fort l’infinie variété de son humanité. Dans un contexte psychiatrique occidental, on pourrait la classer dans la catégorie des schizophrènes. Ce serait plus simple. Mais elle démonte toutes les catégories qui enferment son humanité avec un art consommé du verbe, afin de nous rendre, à nous-mêmes, la liberté d’être et de penser ce que nous voulons. « Elle » a, depuis longtemps, dit-elle en quelque sorte, choisi cette liberté-là, et donc renoncé à une identité de fonction et de fiction, conforme et rassurante peut-être, mais, pour elle, source d’angoisse. Le théâtre est le lieu de cette parole singulière, parce qu’il est le lieu où elle lance ces mots vers l’autre. Là où, généralement, dans une construction dramaturgique classique, on attendrait le conflit entre personnages et/ou un conflit intérieur au personnage, ici, c’est le public lui-même qui est intégré au conflit. Il est un personnage polycéphale auquel elle fait face. Avec humour ou avec rage, qu’elle s’adresse directement à lui ou qu’elle l’oublie parfois, saisie par quelque chose d’invisible dans les détours de sa mémoire, elle ne s’incarne, peu à peu, que parce qu’il est là. Le meuble avec tous ses tiroirs qu’ « Elle » ouvre peu à peu, non pour déballer sa vie, mais pour la reconstruire, est un deuxième personnage. C’est un meuble magique, qui est aussi un autre texte, sans mots… « Nous autres, qui se présente comme un monologue, est ainsi une pièce à trois personnages – « Elle », le meuble, le public, qui sont tous multiples… Il y a donc foule pour cette naissance...
Roxane Rizvi