03/06/2026
[𝐓𝐢𝐬𝐬𝐞𝐫 𝐣𝐮𝐬𝐪𝐮'𝐚𝐮 𝐜𝐡𝐚𝐨𝐬] - Présenté au Théâtre de la Cité internationale (Paris) dans le cadre d’Accent Cirque, « Anitya – L’impermanence » d’Inbal Ben Haim propose bien plus qu’un spectacle : une immersion totale dans un écosystème en constante mutation, où le cirque se fait matière, souffle et transformation.
Dès l’entrée du public, les repères vacillent. Il n’y a pas de début clairement identifiable, pas de point de bascule entre l’installation et la représentation. Tout est déjà là, en place, vibrant. Au centre, un plateau carré, comme une île ou un vortex, entouré d’une structure tentaculaire faite de cordages, de fils, de trames. Le regard est happé. L’ensemble évoque une installation plastique autant qu’un agrès de cirque : une œuvre à habiter.
Cette scénographie hypnotique, presque fantasmagorique, crée un espace de tension permanente entre attirance et menace. Des bas en haut, un enchevêtrement instable laisse présager des chutes, des effondrements à venir. Très vite, une lecture symbolique s’impose : celle d’un monde fragile, prêt à céder.
Au cœur de ce dispositif, l’artiste intrigue. Artiste circassienne, certes, mais dont l’écriture dépasse les cadres disciplinaires. Son travail relève autant de l’acrobatie que du théâtre du geste, de l’exploration de l’espace et du corps. Elle investit chaque recoin de cette architecture mouvante, dans une relation d’équilibre et de résistance. Le corps se heurte, s’adapte, s’insinue dans les lignes. Il est tour à tour contraint et souverain.
La corde — ou plutôt les cordes — devient un élément central de cette dramaturgie. Difficile de distinguer ce qui relève de l’agrès traditionnel ou de la simple matière scénographique. Tout fusionne. Corde lisse, corde molle, fils tendus ou relâchés composent un langage singulier, profondément organique. La virtuosité, ici, ne cherche pas l’effet spectaculaire : elle se déploie dans une finesse du geste, dans une physicalité tour à tour douce ou traversée de tensions plus brutales.
Progressivement, le rapport au public évolue. Le regard devient un point d’ancrage essentiel. Inbal Ben Haim ne se contente pas d’être observée : elle observe, interpelle, engage. Une forme de collectif émerge, discrètement, transformant le solo en expérience partagée. Ce lien direct, presque frontal, agit comme un contrepoint à la complexité de la structure. Il humanise l’espace.
Puis vient le chaos. Les signes avant-coureurs laissent place à une phase de déconstruction plus marquée. Les éléments chutent, se désagrègent. Cette thématique, devenue récurrente dans le cirque contemporain, trouve ici une résonance particulière. Non pas comme un simple motif esthétique, mais comme le reflet d’un monde en bascule. Pourtant, au cœur de cette apocalypse, quelque chose persiste : une énergie, une ferveur, une capacité à continuer.
Car Anitya ne s’arrête pas à la chute. Il explore l’après. Comment reconstruire ? Comment réinventer, à partir des mêmes matériaux, un nouvel espace habitable ? La seconde partie du spectacle ouvre un champ plus apaisé, presque méditatif. Le geste se transforme. Plus primitif, au sens noble du terme, il retrouve une forme d’essentiel. Le mouvement devient réparation.
Dans une séquence particulièrement marquante autour de la corde molle, l’artiste déploie une écriture rare, à la fois technique et profondément sensible. Ici, l’acrobatie se fait langage de résilience. Elle incarne une possibilité : celle d’habiter à nouveau le monde, autrement.
Au fil de cette heure dense et immersive, une idée s’impose : tout est à réinventer. Les structures, les liens, les regards. Tisser, défaire, puis tisser encore. Finalement, c’est peut-être là que réside la force du spectacle : dans cette capacité à faire du geste circassien un acte poétique et politique, relié à notre propre expérience du monde.
Crédit photo : Loic Nys
Inbal Ben Haim
Théâtre de la Cité internationale