04/09/2026
L'Ondine de Misengrain
Conte de l'étang .
"Vous l'entendez ?
Non, pas le vent dans les roseaux. En dessous. L'eau qui respire.
Ici, on l'appelle Misengrain. Les anciens disaient : Mise en grain... comme si l'étang gardait une graine. Une graine d'autre monde.
Et cette graine, elle a un visage."
"On la voit surtout le matin. Quand la brume n'a pas encore décidé si elle appartient au ciel ou à l'eau. Quand la lumière est d'argent, comme aujourd'hui.
Elle est là. En plan américain, comme on dirait maintenant. Mi-corps hors de l'eau, mi-corps dedans. On ne sait jamais.
Ses cheveux ? Ce ne sont pas des cheveux. Ce sont des algues sombres, des fougères d'eau, des petites fleurs blanches qui s'accrochent. Ses yeux sont verts comme le fond de l'étang. Et sa robe... certains jurent avoir vu des lys d'or brodés dessus, qui brillent même sous l'eau.
On l'appelle l'Ondine.
Ce n'est pas une fée qui exauce. Ce n'est pas une lavandière qui punit. C'est une gardienne. Enigmatique et bienveillante, comme les vieilles âmes.
L'histoire qu'on raconte, c'est celle-ci :
Au temps où les Seigneurs de la Gravoyère voulaient agrandir leurs terres, ils ont décidé de vider Misengrain. Ils ont amené des hommes, des pelles, des chevaux. Pendant trois jours, ils ont creusé une tranchée.
La troisième nuit, l'étang a débordé. Sans pluie. Sans raison. Il a repris tout ce qu'on lui avait pris. Et au milieu, là où l'eau était la plus profonde, il y avait elle.
Elle ne criait pas. Elle souriait. Un petit sourire triste. Elle a posé la main sur l'eau, et l'eau s'est calmée.
Un des ouvriers, le plus jeune, s'est approché. Elle lui a dit une seule phrase. Une phrase que tous les pêcheurs de Misengrain connaissent encore :
'Tu ne possèdes pas l'eau. C'est l'eau qui se souvient de toi.'
Depuis, on ne touche plus à Misengrain. On le longe. On lui parle. Et si vous êtes silencieux, vraiment silencieux...
..elle vous laisse un cadeau. Un reflet. Pas le vôtre. Celui de ce que vous étiez avant d'avoir peur. C'est pour ça que certains, en partant d'ici, ont les yeux qui brillent.
Alors, avant de reprendre le chemin... regardez bien l'étang. Cherchez les ronds dans l'eau qui n'ont pas de cause. Les roseaux qui bougent alors qu'il n'y a pas de vent.
Et si vous croisez son regard, ne détournez pas les yeux. Faites-lui juste un signe de tête. Comme on salue une voisine très ancienne.
C'est tout ce qu'elle attend de nous."
"Allez, on continue. Elle nous regarde partir. Et elle garde l'étang."