02/06/2026
Ce matin, les couloirs du lycée se sont remplis peu à peu. Quatre fois dans la journée, les élèves ont pris place face à nous. Quatre séances. Quatre publics différents. Et pourtant, toujours la même histoire.
Enfin, la même… et jamais tout à fait.
Comme dans la formule de Paul Verlaine c'était une scène « qui n'est chaque fois ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même ». Une scène que nous connaissons par cœur : Angela. Mais à chaque représentation, elle se transforme au contact des réactions, des questions et des propositions des lycéens.
Angela raconte des réalités qui traversent aujourd'hui la vie de nombreux adolescents : le cyberharcèlement, la revenge p**n, l'humiliation publique, les injonctions à la féminité pour les unes, à la virilité pour les autres. Des sujets sensibles, parfois douloureux, que le théâtre- forum permet d'aborder.
Et quelle chance de partager cette aventure avec les trois comédiens de notre troupe.
Eliz Tricard apporte une énergie d'éducatrice spécialisée remarquable. Son expérience dans le travail social se ressent dans chacune de ses interventions : elle sait écouter, accueillir la parole et créer un espace de confiance.
David Braun , lui, professeur agrégé de français dans une vie antérieure est d'une finesse rare. Il trouve toujours les mots justes : un vocabulaire riche sans jamais être inaccessible, une manière d'éclairer les situations qui aide les élèves à mettre des mots sur ce qu'ils ressentent.
Et puis il y a Landry Kouamé Bienvenu Amon passeur d'histoires et de mondes. Son parcours lui permet d'ouvrir des fenêtres inattendues. Quand l'attention commence à s'échapper, il la ramène avec les ruses du griot. Un appel résonne : « Yécri ! » Et aussitôt la salle répond : « Yécra ! » Les regards se relèvent, les esprits se reconnectent. Souvent, il conclut par un proverbe en Agni, sa langue maternelle, l'un des nombreux dialectes ivoiriens, laissant derrière lui une sagesse qui chemine.
Quant à moi, j'accompagne tout cela à l'accordéon diatonique. Je ponctue les pantomimes, soutiens les émotions qui traversent la scène et veille à la circulation de la parole. J'écoute les mains qui se lèvent, les hésitations, les colères, les idées. Je fais le lien entre la scène et la salle.
À la fin de la quatrième séance, la fatigue est là, bien sûr. Mais il reste surtout cette impression particulière propre au théâtre forum : celle d'avoir vu naître, pendant quelques heures, un espace où l'on peut regarder ensemble les violences du monde pour mieux imaginer comment les transformer. Quatre fois aujourd'hui, Angela a vécu. Quatre fois, les élèves l'ont réinventée. Et quatre fois, nous avons été témoins de cette intelligence collective qui surgit lorsque le théâtre cesse d'être un spectacle pour devenir une conversation.