08/05/2026
« ATMOSPHÉRIQUE, FILMER L’ARCHITECTURE » : GROS PLAN SUR LES FILMS
session 1, film 1/11 : PELE DE VIDRO (États-Unis, 2023, 1 heure 29 min)
réalisation : Denise Zmekhol
Le film
Bien que distingué dans de multiples festivals dédiés, « Pele de Vidro » n’est pas un film d’architecture mais une quête de catharsis dans laquelle l’architecture est « qu’un » support — mais quel support ! Les premières images aquatiques dans lesquelles tout n’est que fluidité sont trompeuses : bien qu’avec délicatesse et pointillisme, le récit déroule tout du long une histoire de résistances et de franchissement d’obstacles, d’espoirs autant que de collisions lacaniennes avec le réel.
Il y a cette maison de São Paulo dans laquelle grandit une petite fille, bulle tropicaliste de vie protégée qui amortissait le bruit de fond, au-delà des murs du jardin luxuriant, de la dictature militaire. Son dessin (emblématique d’une modernité brésilienne désireuse de se dégager des modèles européen ou américain) était de la main son père, un architecte né en France de parents venus de Syrie qui tentèrent leur chance plus loin encore, au Brésil, quand il était encore enfant. Mais les bonheurs ne sont pas éternels et lorsque ce père, architecte visionnaire et admiré comme en témoignent nombre de voix dans le film, quitta sa famille pour en construire une nouvelle ailleurs, cette petite fille de onze ans ne sut le lui pardonner. Elle n’eut ensuite pas le temps de se réconcilier avec lui avant qu’il ne meure quelques mois plus t**d d’une défaillance cardiaque. « Pele de Vidro », introspection filmée par celle devenue depuis une journaliste et productrice établie en Californie, est l’histoire de la guérison d’une blessure sourde mais lancinante vieille de près de cinquante ans.
Pele de Vidro est le surnom d'une tour de bureaux conçue entre 1961 et 1968 par le même Roger Zmekhol à São Paulo. Cette dénomination — peau de verre — venait de ses façades largement vitrées sans précédent, qui souhaitaient offrir la plus grande transparence sur les activités qui s'y déroulaient, comme en une métaphore de progressisme social dans un Brésil plein d'espoir et d'optimiste où tout semblait possible. Cruelle ironie du sort, le nouveau pouvoir militaire confisqua cet édifice trop démocratique à ses yeux pour en faire un centre de police abritant toutes sortes de persécutions inversement opaques contre les intellectuels et les journalistes, qui firent de cette œuvre d'ouverture et de lumière un centre de peur et de surveillance.
Cette icône architecturale sera le fil rouge d'une quête du père ritualisée à travers la caméra — il avait offert à sa fille son premier appareil photo, lui apprenant à voir le monde à travers un objectif ; désormais c'est à nouveau à travers un objectif que celle-ci cherche sa trace. Son approche du bâtiment est prudente et progressive : les dessins d'archives peuplent l'écran et les témoignages filmés sont nombreux de ceux qui commentent cette œuvre marquante d'une modernité que l'on croyait invincible. Elle est également ardue : désaffecté pendant des années après le départ des services de la police, le Pele de Vidro fut alors, comme tant d'autres bâtiments dans le centre de São Paulo, occupé par des dizaines de familles de sans-logis qui y créèrent une fragile société en quête de dignité. Et toutes les demandes de la réalisatrice de filmer les lieux se heurtent à un refus systématique de la part de ceux qui, exploitant la misère des gens, se déclaraient faussement porte-parole du collectif, vivant d'un business opaque de l'humanitaire fait de prévarication. Le film tourne ainsi inlassablement autour du bâtiment, mais il s'y cogne comme un insecte contre une vitre, attiré par une lumière qu'il ne peut atteindre.
Baissant les bras, c'est depuis sa Californie d'adoption où elle s'était résolue à retourner que Denise Zmekhol découvre en direct sur son téléphone portable, en vidéo comme par de multiples textos, un nouveau drame qui frappe le bâtiment. Elle ne revient sur place en catastrophe que pour constater ce nouveau destin du Pele de Vidro et prendre enfin langue avec les résidents qui relèvent pourtant fièrement la tête, orientant le film en sa partie finale vers le documentaire de société sur les fractures béantes d'un pays autant que sur une résilience entêtée. Une fois encore, comme en une ultime pirouette de résistance, le bâtiment par lequel elle pensait se reconnecter à son père lui échappe, avec le sentiment désabusé de perdre celui-ci une seconde fois. Pour autant, rien de ceci n'a été vain. Les prises de parole des personnes interviewées, les photographies de famille autant que les dessins d'architecture, les vues de chantier comme celles de l'architecte à l'ouvrage qui saturent les images de ce "non-film d'architecture", vrai récit personnel et politique, ont finalement pansé les plaies. Dans la bande-son remarquable, Denise Zmekhol s'adresse une dernière fois à son père : "[…] je suis revenue à la maison en espérant combler un vide en moi et je t'ai trouvé partout, dans les œuvres que tu as créées, dans les personnes que tu as touchées. Finalement, je sens que je te comprends et mon cœur est plein."
La réalisatrice
Réalisatrice, productrice et photographe, Denise Zmekhol est reconnue pour sa capacité à entrecroiser récits personnels et enjeux collectifs, offrant ainsi des portraits intimes de communautés souvent marginalisées. Née au Brésil, elle a étudié successivement à São Paulo et aux États-Unis, où elle est désormais installée. Après avoir travaillé comme réalisatrice pour des programmes culturels et éducatifs à la télévision, elle s'est tournée vers le cinéma documentaire. "Children of the Amazon" (2008), qui explore les effets de la déforestation en Amazonie brésilienne, lui a apporté sa première reconnaissance ; plus récemment, "Pele de Vidro" a parcouru avec succès les plus grands festivals. Il est montré ici pour la première fois à Nice.
© Denise Zmekhol