29/01/2025
Le département PS de l’Hérault supprime 100% de ses subventions à la culture.
Prenant exemple sur des collectivités de droite, le département, pourtant de gauche, a annoncé lundi 27 janvier un budget nul pour la culture en 2025. Un désengagement historique qui met en danger l’avenir du secteur.
par Anne Diatkine et Sarah Finger, correspondante Libération à Montpellier
28 janvier 2025
Les structures artistiques financées par des tutelles à gauche sont-elles mieux préservées des coupes budgétaires que celles qui dépendent des collectivités de droite et ne cachent pas leur désir de se débarrasser d’une conception de la culture comme service public ? Kléber Mesquida, président (PS) du conseil départemental de l’Hérault, se distingue en ayant annoncé, lundi 27 janvier, lors d’une réunion avec les vice-présidences, une coupe de 100 % du budget alloué à la culture dans son département. On peut le dire autrement : l’Hérault, doté d’un budget annuel de 2 milliards d’euros, dont la part culturelle non obligatoire représente entre 5 et 6 millions d’euros, sera le seul département de France qui consacrera zéro centime à la culture dès 2025. L’annonce, confirmée par le service de communication du département, n’est pas encore officielle. Nathalie Garraud, codirectrice du théâtre des 13 Vents à Montpellier, ne s’explique pas ce silence : «Il est anxiogène de ne pas savoir fin janvier de combien le budget 2025 sera amputé, surtout si la suppression est totale. Aujourd’hui, la moindre somme compte. Rien a été notifié aux structures.» Et précise : «L’économie des théâtres publics repose sur un financement croisé, il est très important financièrement mais aussi symboliquement que tous les territoires d’un partenaire soient impliqués.»
Certains, jusqu’aux mots fatals du septuagénaire, espéraient encore que quelques subsides soient sauvés, bien que Mesquida ait, ces derniers mois, préparé le terrain de sa décision. Dans une lettre envoyée le 2 décembre à l’intersyndicale de la région Occitanie, il notait qu’il supprimerait pour 2025 «toutes les dépenses non obligatoires et les subventions». Dans cette même lettre, il prévenait qu’il n’était pas envisageable que le département emprunte «pour subventionner des tiers» dont la culture.
Quelques semaines plus tôt, interrogé par Midi Libre sur l’avenir du site culturel de Bayssan vers Béziers, dédié à la scène théâtrale et musicale et entièrement financé par le département, il répondait : «On arrêtera la programmation culturelle pour le dernier trimestre 2025. On n’avait pas encore signé les engagements donc on arrête. On réduit tout ce que l’on peut réduire.» Bayssan, son grand théâtre de 1 000 places sorti de terre il y a moins de cinq ans, et dont la construction et les équipements ont coûté plus de 10 millions d’euros, son immense parking vide, et sa programmation étique promise au strict minimum puisque la direction et le département avaient déjà prévu d’abandonner quatre spectacles envisagés pour 2025, et de renoncer à utiliser l’amphithéâtre durant le printemps et l’été. «Ces constructions pharaoniques, n’est-ce pas de l’argent public jeté par les fenêtres alors qu’on nous demande sans cesse de supporter de nouvelles coupes dans nos budgets ?» s’insurge la direction d’une scène qui accueille deux des spectacles annulés par Bayssan et doit désormais assumer seule les frais de voyage des artistes et des décors.
«Absurdie» et «gabegie»
Signe d’une certaine terreur d’être décapitée, la très grande majorité des acteurs culturels exige l’anonymat pour ne pas froisser les tutelles et en particulier Mesquida. Par mail, le département nous explique que c’est bien parce qu’il est exsangue, avec un déficit de 103 007 921 € dû à des baisses de dotations, et à de nouvelles «charges décidées par l’Etat», que la décision a été prise de se concentrer sur «ses compétences obligatoires qui relèvent des écoles de musique, des établissements qui accueillent des personnes âgées et des enfants confiés par des juges». La direction d’un théâtre remarque : «Tous les départements sont face aux mêmes complexités mais tous ne font pas le même choix. La Haute-Garonne a choisi de ne couper que 50 % du budget alloué à la culture». Un agent majeur de la scène héraultaise se montre encore plus sévère : «Sous couvert de caisses vides, c’est cinquante ans de politique publique dans laquelle le département de l’Hérault était exemplaire, qui est en train d’être liquidée». Depuis deux, trois ans, insiste-t-il, «on assiste une remise cause délétère de l’aménagement culturel de ce territoire. Elle résonne avec les politiques de Laurent Wauquiez [LR, jusqu’à récemment président d’Auvergne-Rhône-Alpes, ndlr] puis de Christelle Morançais [Horizons, présidente des Pays-de-la-Loire], qui ont ouvert une brèche». Chez beaucoup pointent le désespoir et la crainte qu’à travers l’exemple de l’Hérault, ce soit désormais une certaine gauche qui œuvre sans complexe à la liquidation de la culture comme service public, héritière de la décentralisation et imaginée après guerre par le Conseil national de la résistance. «Morançais a transgressé un interdit dans lequel d’autres s’engouffrent», analyse un grand nom du secteur.
Cette année blanche en Occitanie prend place dans un contexte ultra-tendu. En octobre, le service de prêt gratuit par Hérault Matériel Scénique, chargé de mettre à la disposition de structures, associations et collectivités du matériel technique et scénique a été fermé au prétexte qu’il serait une concurrence déloyale avec des entreprises privées. Les salariés de la structure publique touchent encore leur salaire, le matériel est intact, mais ils ont interdiction de le prêter. «Une gabegie. On règne en absurdie», tonne-t-on de toute part. Dans le domaine d’O, le petit théâtre d’O dépendant du département, qui servait de lieux de répétitions et de résidences aux compagnies, a lui aussi fermé. La tutelle rétorque aux compagnies qui souhaiteraient l’utiliser qu’elles n’ont qu’à le louer.
«On navigue à vue»
«Inédit» : le mot revient dans la bouche de plusieurs de nos interlocuteurs interrogés avant l’annonce du désengagement historique du département et qui s’inquiétaient des suppressions de spectacles en cascade, du chômage technique qu’elles entraînent, de la sortie de l’intermittence ou de la pratique d’un deuxième ou troisième job obligatoire pour beaucoup d’artistes, mais aussi pour celles et ceux qui œuvrent pour ces spectacles. Sandrine Mini, directrice du théâtre Molière-Sète (TMS, scène nationale de l’archipel de Thau) : «Je suis parvenue à éviter les licenciements. Mais au théâtre Molière, il y a eu quatre départs au cours de ces deux dernières années et un seul poste a été remplacé. Ce sont des jeunes diplômés à qui l’on ferme la porte.»
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Pour l’instant, le prestigieux Printemps des comédiens, festival qui a fusionné à l’automne avec le domaine d’O pour devenir une cité européenne du théâtre et des arts associés, n’est pas menacé. La fusion, particulièrement compliquée, a gelé la saison qui ne reprend que tout doucement, ce qui a mis sur le carreau nombre de techniciens aguerris. En dépit d’un lourd déficit, ladite cité ne devrait pas voir ses budgets rognés car elle ne dépend pas directement du département mais de la métropole qui a l’obligation de transférer une somme fléchée et établie aux deux structures. Bien que, nous souffle une source proche du dossier, «le département essaie de mettre en cause cet accord».
Sandrine Mini, du TMS, poursuit : «On navigue à vue. A Sète, nous avons 70 entreprises mécènes à nos côtés. Que va-t-on leur vendre, si nous devons diviser par deux notre programmation ?» Nombre d’acteurs culturels attendent les décisions qui seront prises au niveau régional ; certains en ont déjà fait les frais. L’un de nos interlocuteurs nous a ainsi raconté comment son projet de création artistique, pourtant novateur, avait essuyé un refus net de la part du cabinet de Carole Delga, présidente (PS) d’Occitanie. Il lui a été répondu qu’aucune subvention ne serait allouée en 2025 ni à ce travail ni à tout autre. Quelques semaines après ce rendez-vous, ce témoin veut croire, malgré tout, que son projet n’est pas mort. Eric Bart, conseiller artistique du domaine d’O, ancien de l’Odéon et du théâtre Vidy, en Suisse : «On fait comme si on allait survivre. Mais on vient d’un monde qui n’existe plus.» Est-ce inéluctable ?