18/05/2026
A PROPOS DU PROTOXYDE D'AZOTE
Wells Horace, dentiste (1815 - 1848)
Les États-Unis d’Amérique étaient en ce temps-là une terre bénie pour les charlatans, les prédicateurs et les conférenciers. Le 10 décembre 1844, à Hartford dans le Connecticut, le jeune Gardner Quincy Colton dont les talents de chimiste le disputaient à ceux de bonimenteur, faisait la démonstration des effets du protoxyde d’azote (formule chimique N2O), vulgairement appelé gaz hilarant. Ayant fait inhaler le truc à un courageux volontaire monté sur son estrade, il lui pinça cruellement l’oreille, lui piqua avec une aiguille géante les deux ailes du nez et finit par le gratifier d’une spectaculaire taloche. L’autre sourit, pouffa, puis, sous la baffe, se tordit carrément de rire. Horace Wells, un dentiste, était dans la foule.
C’était un praticien consciencieux. Il avait inventé des instruments plus doux et des amalgames plus solides. Avant de soigner les dents, il avait rêvé de devenir pasteur, pour soigner les âmes. Il eut, en voyant Colton, une sorte d’illumination : permettre à l’homme de prendre ses souffrances à la rigolade, l’autoriser à s’absenter de ses douleurs, il tenait enfin les moyens d’un nouveau salut. Il fallait que le monde reçoive au plus tôt la nouvelle. Le lendemain, au même endroit où il avait fait sa découverte, Wells se fit arracher une dent par un de ses confrères, tandis qu’on lui faisait respirer une vapeur continue de monoxyde. Il développa par la suite les méthodes anesthésiques. Il forma des disciples. Mais quelque chose le laissait insatisfait. La démission du mal ne lui paraissait jamais assez radicale.
Il abandonna les dents, chercha des horizons plus élevés dans le commerce des œuvres d’art, donna une série de conférences sur la vie des oiseaux. Le diable le hantait toujours. Il revint aux anesthésiques. Il se mit à travailler sur l’éther qu’à son habitude il essaya sur lui-même. Il devint vite dépendant. C’est sous l’emprise de cette drogue qu’il s’en fut un jour jeter un flacon d’acide sulfurique au visage d’une dame qu’il n’avait pas cru bon de pourvoir du moindre calmant.
Lui-même se donna le droit de mourir plus doucement. Le soir même, en prison, il se coupa avec une lancette l’artère crurale, tout en respirant le chloroforme d’un petit flacon.
Il était allé chercher les deux instruments dans sa chambre d’hôtel où on lui avait permis de remonter une dernière fois.