29/12/2024
LE VENDEUR DE LARMES
Gourgon, vendeur d'épingles, passait par une certaine bourgade, en Cornouaille, quand il avisa un linge blanc fixé au-dessus d'une porte de maison et 2 rubans de velours noir en croix dessus pour faire savoir qu'il y avait un corps défunt à l'intérieur, attendant le cercueil. Comme il était un homme respectueux, Gourgon décida d'entrer pour dire un Pater à l'intention du mort avant d'aller plus loin. À peine avait-il mis les pieds par-dessus le seuil qu'il entendit le bruit des conversations et des rires. La salle était bo***ée de gens en habits de deuil, occupés à parler entre eux à haute voix comme s'ils étaient sur un champ de foire ou dans l'attente d'un cortège de noces. Pourtant le corps était étendu sur le lit, un vieillard aux cheveux gris et à la mine renfrognée.
« Tonnerre, confia Gourgon à son chapeau, je suis tombé ici au milieu d'animaux sauvages. Comme ils sont sans vergogne, ces gens! »
Le gars des épingles s'approcha du corps et s’agenouilla pour prier dessus, après une aspersion d'eau bénite. Ce que voyant, les autres assistants firent silence d'un seul coup. Sa prière terminée, Gourgon cherchait la porte quand il sentit une main qui le tirait par le veston. C'était une femme, une pièce de femme toute sèche, complètement enveloppé d'un manteau de deuil, et qui le tira du côté de l’âtre.
– Je ne vous connais pas, dit-elle, mais vous êtes un homme de bonne conduite, d'après ce que je vois .
– Je le suis sûrement, répondit Gourgon d'une voix sévère. Mais j'ai peur d'être le seul dans cette maison.
– Avant de vous choquer, écoutez plutôt, dit-elle. Le mort est mon père. Pendant sa vie, il n'a jamais fait aucun bien à personne ni fréquenté le moindre chrétien-né. Garder pour lui le plus possible, oui, pour cela il était le premier, et bien loin devant le second. Et maintenant, regarder ! Le voilà mort et on ne trouve personne pour le regretter, personne pour pleurer sur son corps. C'est une pitié.
– Une pitié ? Pourquoi ne pleurez-vous pas, vous qui êtes sa fille?
– Hélas, il m'a tant fait pleurer pendant qu'il était vivant qu'il ne me reste pas une goutte d'eau pour sa mort. C'est pourquoi je vous demande de suivre l'enterrement près de moi et de verser des larmes entre l'église et le cimetière. En voyant votre douleur, les autres se tiendront tranquille. Autrement, ils sont capables de danser la gavotte derrière leur corbillard. Ce serait une honte.
– Ma pauvre femme, je dois aller vendre mes épingles.
– Je vous donnerai deux écus et la nourriture.
– C'est bien, dit Gourgon, pour deux écus, vous aurez de la pluie en abondance.
Et Gourgon suivit le corps en répondant de lourdes larmes pour gagner sa journée. Écoutez maintenant le meilleur : pendant qu'il tirait de l'eau de son corps, il songeait combien il est terrible de mourir sans personne pour vous regretter, combien les gens sont mauvais les uns avec les autres et combien il est malhonnête de ... feindre la douleur pour deux écus d'argent. Si bien qu'à la fin, le marchand d'épingles pleurait pour de bon sur l'humanité et sur lui-même. Il pleura tout au long du chemin entre la maison, l'église et le cimetière. Il pleura de plus belle en revenant pour le repas des funérailles. L'assistance fut si frappé à la vue de tant de larmes que personne n’eut le courage de goûter le pot-au-feu jusqu' au moment où la fille du mort a proposé deux autres écus au pleureur pour le décider à sécher ses yeux et à laisser manger le monde. Après ce jour-là, Gourgon marcha sur la route de la richesse. Un homme qui a trouvé preneur pour ses larmes est capable d'aller vendre au diable des corne neuves.
P.J. Héliaz, Les autres et les miens.