04/01/2025
"La tisserande des mots qui éloignent la mort #
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Baya Mahieddine
Baya, de son vrai nom Fatma Haddad, épouse Mahieddine, née le 12 décembre 1931, près de Bordj el Kiffan (Fort-de-l'Eau, aux environs d'Alger) et morte le 9 novembre 1998 à Blida, est une peintre algérienne, qui signe ses œuvres de son prénom usuel.
Biographie
1931-1942 - Une enfance orpheline
Le père de Baya, Mohammed Haddad ben Ali meurt le 9 avril 1937. En 1938 ou 1939 sa mère, Bahia, se remarie à un commerçant de Kabylie, déjà marié et père de nombreux enfants. Baya et son jeune frère Ali sont alors emmenés dans la région de Dellys. Baya y travaille à l'occasion dans les champs et est bergère. « Peut-être que j'ai été inspirée par les femmes de Kabylie qui s'habillent de couleurs éclatantes. (...) Je suis à la fois kabyle et arabe et j'ai vécu en Kabylie, à Tizi-Ouzou, pas très longtemps, mais je me souviens d'avoir vu les femmes travailler l'argile. C'est peut-être pour cette raison que je m'y suis mise toute seule, et que j'adore la terre et la poterie », confiera-t-elle.
Le 5 décembre 1940 sa mère, Bahia Abdi, appelée Bahia bent Ali, meurt à son tour. « J'ai l'impression que cette femme que je peins est un peu le reflet de ma mère (...) et que j'ai été influencée par le fait que je ne l'ai pas très bien connue, que j'ai été imprégnée de son absence ». Baya adopte le prénom de sa mère dont elle signera plus t**d ses œuvres.
Quelques mois après la mort de leur mère, la grand-mère maternelle de Baya, Fatma, ramène en 1941 avec elle les deux enfants dans la famille de leur oncle, près de Bordj el Kiffan au douar Sidi Mohammed. Doublement orpheline et non scolarisée, Baya y aide sa grand-mère, ouvrière agricole, en travaillant souvent durement, seule petite fille employée aux champs, dans les fermes maraîchères des colons des environs. Dans celle, horticole, de la famille Farges elle rencontre Marguerite Caminat (1903-1987), peintre et sœur de la propriétaire, qui avait quitté Toulon où elle était bibliothécaire en 1940 pour fuir les mesures du régime de Vichy et s'établir à Alger avec Franck Mac Ewen (Francis Jack Levy Bensusan Mac-Ewen, 1907-1974) qu'elle avait épousé en août 1939 et dont elle se séparera en 1945 et divorcera quatre ans plus t**d. Les Farges ont notamment été les premiers en Algérie à acclimater les « oiseaux de paradis » (Strelitzia reginae) qui n'ont pu qu'impressionner Baya.
1943-1952 - Premières œuvres
Marguerite Caminat, « française égarée en colonie » comme l'a dit Assia Djebar, va jouer un rôle majeur dans la destinée de Baya. En octobre ou novembre 1943, en accord avec la grand-mère de Baya, elle la prend chez elle à Alger où, ayant quitté la ferme Farges, elle s'est installée. Baya y rend des services dans un appartement au 5 de la rue d'Isly (aujourd'hui Rue Larbi-Ben-M'Hidi) tout en allant chaque semaine chez sa grand-mère jusqu'en 1946. Marguerite Caminat lui fait simultanément donner des cours particuliers pour qu'elle apprenne à lire et écrire.
Encouragée par le couple, Baya commence vers 1944, après ménage et courses, à modeler des personnages ou des animaux fantastiques en argile puis à réaliser des gouaches. « Je me suis mise à peindre parce que Marguerite peignait : elle faisait des miniatures et de la peinture sur soie pour des lampes. Elle était mariée à un peintre anglais, un portraitiste. Elle, elle faisait des miniatures avec des femmes, des fleurs, des oiseaux. (...) Un jour qu'ils n'étaient pas là, j'ai pris les pinceaux et je me suis lancée. J'ai d'abord commencé par m'inspirer de r***es que l'on recevait à la maison et qui étaient destinées aux enfants. Par la suite, Marguerite me donnait du papier, des pinceaux, des crayons... Elle partait au travail et me laissait faire ». Il est possible que la rencontre du catalogue, envoyé par Franck Mac Ewen, d'une exposition présentée à Paris par le British Council en 1945 de Peintures d'enfants anglais ait renforcé son désir de peindre.
Marguerite Caminat fait constater en 1947 les traces de mauvais traitements que Baya subit de la part de son oncle quand elle séjourne chez sa grand-mère. En février le juge (cadi) des orphelins d'Alger confie la tutelle de Baya, jusqu'à sa majorité, à Marguerite Caminat. « Je vivais dans une maison pleine de fleurs : la sœur de Marguerite avait un magasin de fleurs à Alger. Ils adoraient, tous, les fleurs, il y en avait partout dans la maison. Il y avait beaucoup d'autres belles choses, d'autres beaux objets (...). À la maison ma mère avait des Braque, des Matisse. (...) Il y avait des oiseaux dans la maison. J'adore aussi les papillons que je voyais chez certains de nos amis qui collectionnaient des papillons de toutes les couleurs. ».
En mai 1947 le sculpteur Jean Peyrissac, ami de Marguerite Caminat, montre des gouaches et une sculpture de Baya à Aimé Maeght, de passage à Alger. En novembre, une exposition est présentée à Paris par Maeght dans sa galerie. Le cadi Mohamed Benhoura, qui épousera Marguerite Caminat, après sa séparation d'avec Franck Mac Ewen, en 1952, participe avec elle à son organisation. André Breton, Jean Peyrissac et Émile Dermenghem préfacent le numéro 6 de Derrière le miroir qui lui est consacré. L'exposition connaît un vif succès. Dans une lettre datée du 24 novembre Albert Camus écrit au cadi Benhoura : « J'ai beaucoup admiré l'espèce de miracle dont témoigne chacune de ses œuvres. Dans ce Paris noir et apeuré, c'est une joie des yeux et du cœur. J'ai admiré aussi la dignité de son maintien au milieu de la foule des vernissages : c'est la princesse au milieu des barbares. ». Le peintre Mohammed Khadda, qui appartient à la même génération que Baya, commentera plus t**d : « On s'extasie sur la spontanéité primitive de cet art, on découvre avec un émerveillement non exempt de paternalisme, l'expression naïve à l'état brut, vierge, sauvage enfin ». Baya découvre Paris et rencontre les peintres de la galerie Maeght, notamment Georges Braque.
En 1948 elle se rend au début de l'année avec Marguerite Caminat aux rencontres littéraires de Sidi Madani, près de Blida, où elle a probablement l'occasion de croiser ou retrouver de nombreux écrivains et peintres. Simultanément le magazine Vogue publie en février la photo de Baya avec un article d'Edmonde Charles-Roux. Par ailleurs Jean Dubuffet, qui séjourne plusieurs fois en Algérie à El-Goléa, rend visite à Baya, souhaitant probablement l'inclure dans le courant de l'Art brut. Il se réjouira trente ans plus t**d de l'entrée de ses gouaches dans la Collection de l'art brut de Lausanne.
Durant l'été 1948 Marguerite Caminat et sa nièce Mireille Farges (qui se mariera en 1956 avec Jean de Maisonseul), accompagnent Baya à Vallauris. « Chez Marguerite, de temps à autre, je faisais des sculptures. Pour la cuisson nous allions chez une amie qui cuisait son pain dans un four traditionnel, j'y glissais mes modelages. Lorsque j'en faisais beaucoup, je ne savais pas où les faire cuire. Comme Marguerite connaissait bien les célèbres poteries de Madoura, elle avait des contacts à Vallauris, elle a décidé qu'on irait là-bas ». Baya y réalise des sculptures en céramique dans la poterie Madoura et y côtoie Picasso qui travaille dans l'atelier voisin. Durant l'automne 1950 elle revient à Paris chez les Maeght, visite les musées, se rend chez les Braque. De retour à Alger elle se remet à peindre dans le nouvel appartement, boulevard du Telemly, de Marguerite Caminat. Malgré son succès parisien elle ne bénéficie d'aucune reconnaissance de la part des milieux artistiques algérois, à l'exception de Jean Sénac et Jean de Maisonseul.
Dès 1950 Sénac publie en avril dans le deuxième numéro de la r***e Soleil qu'il anime Chansons de la boqqala, recueil illustré de trois de ses dessins, avec un portrait de Baya par Sauveur Galliéro. Il organise simultanément une exposition des Peintres de la r***e Soleil à laquelle participe Baya parmi 17 artistes dont Bouqueton, Sauveur Galliéro, Pelayo et Fiorini, Ali-Khodja, Mohamed Ranem et Bachir Yellès. Baya, selon l'article que Mohammed Dib écrit pour Alger républicain, y est présente. Dans le troisième numéro de la r***e Soleil Sénac dédicace en juillet à Baya son poème « Le prix d'une telle indigence » et en décembre dans la r***e Consciences algériennes, dirigée par André Mandouze, « Matinale de mon peuple ». Baya participera également aux expositions organisées par Sénac, en juillet 1951 à la librairie Rivages d'Edmond Charlot à l'occasion de la publication du numéro six de la r***e Soleil, et en octobre 1953 pour la présentation à la galerie Le Nombre d'Or de sa nouvelle r***e Terrasses, auprès de Benaboura, Nallard, Maria Manton, Henry Caillet, de Maisonseul, Simian et Galliéro.
1953-1961 - Les années de silence
En 1952, Baya est, à sa majorité, remise par le cadi d'Alger, son tuteur légal qui la place à Blida (qu'elle ne quittera plus) dans la famille, OULD ROUIS Boualem, un enseignant d'arabe au lycée franco-musulman jusqu'à son mariage selon le rite musulman en 1953, comme seconde épouse, avec le musicien arabo-andalou et chef d'orchestre El Hadj Mahfoud Mahieddine (1903-1979), d'une trentaine d'années plus âgé qu'elle et déjà père de huit enfants. « Passé le bal irréel de Cendrillon », Baya, qui donne elle-même naissance entre 1955 et 1970 à six enfants, demeure durant des années dans l'impossibilité de poursuivre son œuvre. « Quand je me suis mariée en 1953, j'ai arrêté. Je n'ai repris qu'en 1961. Quand on se marie, ce n'est plus pareil. Quand je suis arrivée ici chez mon époux, c'était un petit peu dur de continuer à travailler dans ce milieu. Et puis je n'avais plus ce contact avec le monde extérieur. J'étais dans la maison, je devais rester dans la maison, alors pourquoi peindre ?. Dans le climat de la guerre d'Algérie les manifestations culturelles se font rares, le mari de Baya arrête ses activités artistiques, les « libéraux » sont inquiétés, Jean de Maisonseul se trouve en 1956 emprisonné sans raison et ne doit sa libération qu'à des articles d'Albert Camus, la librairie d'Edmond Charlot est plastiquée en 1961. « On ne pouvait s'exprimer comme on le voulait », confiera Baya. « Maintenant je ne peins plus », écrit-elle en décembre 1961 à Marguerite Caminat, réinstallée en France à partir de 1957.
1962-1982 - Nouvelles œuvres
Baya a repris son itinéraire créatif en 1962 « quand le Musée National d'Alger a acheté de [ses] anciennes peintures (...) récupérées chez Maeght ». Baya va recommencer d'abord à sculpter puis, grâce aux encouragements dès décembre 1962 de Mireille et Jean de Maisonseul à peindre : « C'était Noël et je me souviens, ils m'avaient dit: 'Voilà, on t'offre le matériel pour travailler' (...) j'ai ensuite parlé à mon époux qui a été d'accord pour que je reprenne. (...) Mon mari a été gentil, il m'a encouragé à travailler. (...) À la maison, il y avait des instruments de musique partout. De vivre au milieu de tous ces instruments m'a influencée. ». Dans une lettre datée du 30 novembre 1962 elle confie à Marguerite Caminat : « Je vais commencer par la terre et la peinture après ». Elle lui confirme en décembre « j'ai commencé à faire de la terre » et en février 1963 « je suis plongée dans la terre ». Baya inaugure une nouvelle étape de son parcours et en revient quelques mois plus t**d à la gouache : « Un souffle d'espoir anime Baya. Elle va pouvoir s'exprimer et, en même temps, apporter une aide financière à sa maisonnée. Elle reprend alors ses gouaches malgré les charges de la vie quotidienne et son isolement » écrit Lucette Albaret.
En juillet 1963, une salle entière est consacrée à des gouaches de Baya datant des années 1945-1947 lors de l'exposition marquant la réouverture du musée d'Alger dont Jean de Maisonseul est responsable. Elle participe quelques mois plus t**d à l'exposition Peintres algériens organisée pour les Fêtes du 1er novembre et préfacée anonymement par Jean Sénac. Trois de ses gouaches, l'une de 1948 appartenant au musée d'Alger et deux autres, nouvelles, datées de 1963, sont présentées en avril 1964 à l'exposition Peintres algériens, préfacée par Edmond Michelet et Mourad Bourboune, au Musée des arts décoratifs de Paris et, en avril-mai, deux autres, de 1964 à l'exposition inaugurale de la Galerie 54, fondée et dirigée par Jean Sénac. La première exposition personnelle (Vingt peintures récentes) de Baya à Alger après l'indépendance de l'Algérie est présentée par Edmond Charlot à la galerie Rivages en mars 1966.
Denis Martinez et Choukri Mesli l'invitent à partir de 1967, sur la proposition de Jean Sénac, à participer aux expositions du groupe Aouchem qu'ils ont fondé, en mars à Alger et juin à Blida. Le Centre culturel français d'Alger, en 1967, octobre 1969 et 1976, la galerie de l'Union nationale des arts plastiques (UNAP) en 1970, 1971, 1973 et 1974, puis, en 1977, la galerie Racim qui lui a succédé, organisent régulièrement à Alger de nouvelles expositions personnelles tandis que des œuvres de Baya sont présentées dans de nombreuses expositions collectives. En 1972 Baya effectue avec son mari un pèlerinage à La Mecque33. Elle perd ses premiers soutiens : en 1973 Sénac est assassiné, en 1975 Jean de Maisonseul quitte à sa retraite Alger pour Cuers.
Baya expose en 1977 à la Maison de la culture de Tizi Ouzou, en 1978 au Centre culturel français d'Annaba, en 1979, 1980 et 1982 au Centre culturel français d'Alger. Elle se rend en 1979 et, après les débuts d'une grave maladie, en 1982 en Tunisie à l'invitation de Rachid Koraichi. Après la mort de son mari en juillet 1979 elle se consacre entièrement à ses gouaches « pour satisfaire son besoin de créer et beaucoup pour élever dignement ses enfants auxquels elle est profondément attachée et qu'elle aidera toute sa vie ». En 1980 Marguerite Caminat pour Baya récupère 57 céramiques des années 1940 abandonnées dans l'atelier Madoura de Vallauris..
1983-1998 - Consécration internationale
À partir des années 1980 Baya est placée, avec Aksouh, Benanteur, Guermaz, Issiakhem, Bel Bahar, Khadda et Mesli, parmi les artistes de la « génération de 1930 » (tous ces peintres étant nés autour de cette année) qui, après les précurseurs des années 1920, ont été les fondateurs de l'art pictural algérien moderne.
Une première exposition rétrospective hors d'Algérie de ses œuvres est organisée à Marseille en novembre 1982 au musée Cantini, préfacée par Gaston Deferre et Jean de Maisonseul. Le président François Mitterrand et le ministre de la culture Jack Lang assistent à son vernissage. Baya, venue de Blida, rend visite à cette occasion à Marguerite Caminat qui depuis sa retraite habite à Cuers près de Mireille et Jean de Maisonseul, juqu'à sa mort en 1989. Le Centre culturel français d'Alger et le Centre culturel algérien de Paris l'exposent en 1984 en sa présence, le Centre culturel français d'Oran et la galerie de l'Aurassi d'Alger en 1985.
À Paris au musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie puis à la Vieille Charité Marseille Lucette Albaret, qui anime l'ADEIAO et, proche de Baya, rédige plusieurs de ses biographies, présente ses œuvres une première fois en 1987 lors d'une exposition collective (Algérie, Expressions multiples (Baya, Issiakhem, Khadda). Baya participe par ailleurs à plusieurs expositions collectives en Europe, Contemporary Art from the Islamic World à Londres, Signes et désert en 1889 à Bruxelles où elle se déplace avec Arezki Larbi, Denis Martinez et Choukri Mesli, et aux États-Unis, Forces of Change. Artists of the Arabic World en 1994 à Washington. En 1991 deux expositions de ses gouaches sont organisées à Paris, en mai à la galerie Maeght (œuvres de 1947_1950), en septembre par Lucette Albaret à la galerie Maître Albert et un Hommage à Baya a lieu au Musée national des Beaux-Arts d'Alger. Une exposition itinérante est présentée d'avril 1994 à janvier 1995 dans les centres culturels français du Maroc (Rabat, Marrakech, Meknès et Tétouan). En janvier 1998 une exposition des gouaches de Baya a lieu à la galerie Maeght et plusieurs de ses œuvres figurent en septembre dans l'exposition Peintres du Signe à la Fête de l'Humanité où elle se rend. Avant même la fin de la Décennie noire Baya, qui n'a pas accepté de quitter, la région devenue dangereuse, sa maison et son jardin, avenue Ahmed-Megherbi, meurt à Blida le 9 novembre 1998.
Après la mort de Baya
De nombreuses expositions sont présentées en Algérie (Oran, galerie M en 1993 ; Musée national Zabana d'Oran, 1998 ; Alger, Musée national des beaux-arts d'Alger, 1998 et 2007 ; Hydra, galerie Sonatrach, 2006), aux Émirats arabes unis (Charjah, 2021), en France (Rungis, 1998 ; Tarascon et Clermont-Ferrand, 1999 ; Paris, ADEIAO, 2000 ; Laval, 2001 ; Arles, musée Réattu, 2003 ; Saint-Hilaire-de-Riez, 2007 ; Vallauris, Musée de la céramique, 2013 ; Paris, Institut du monde arabe, 202238), aux États-Unis (New York, 2019).
L'œuvre
Dans ses gouaches, autour du rose indien, du bleu turquoise, des émeraudes et violets profonds, un trait épuré, en marge de toute géométrie figée, vient cerner sans hésitation ni repentir les silhouettes et les coiffes de « Hautes Dames », figures de la Mère énigmatique, les motifs qui recouvrent leurs robes, ceintures et foulards. Dans des compositions qui ne cessent de jouer sur de fausses symétries, l'image se referme rigoureusement, à travers l'équilibre des espaces et des tons, le dialogue sans fin des arabesques, sur un espace autonome, résolument irréalisé. Baya construit un univers clos, exclusivement féminin, tout à la fois reclus et souverain.
Les objets qui entourent ces « Dames » se détachent, sans nulle ombre, disposés les uns au-dessus des autres sur les différents registres d'un unique plan dans une vision qui refuse toute perspective illusionniste. Dès les premières gouaches de Baya apparaissent vases et cruches, bouquets et fruits. Deux décennies plus t**d compotiers et coupes, au-delà des pastèques et raisins, débordent d'une multitude de fruits et poissons indistincts. Posées sur tables ou étagères, lampes et lanternes les accompagnent, et de nombreux instruments de musique, violes et violons, cythares et mandores, luths, lyres et harpes.
Quand ses gouaches s'aventurent hors de l'intimité des intérieurs, émergent des îles, cernées de poissons, peuplées de huttes serrées les unes contre les autres et d'arbres où veillent de nombreux oiseaux. L'exubérance de la forme et l'intensité de la couleur y font remonter, notait le romancier Jean Pélégri « à un temps antérieur à l'apparition de l'homme, où les choses et les créatures étaient encore incertaines et encore mêlées, où les arbres poussaient sous les eaux, où les poissons, avant de parvenir à leur état, habitaient les racines des plantes et montaient dans leurs tiges ».
Réceptions
« Je parle, non comme tant d'autres pour déplorer une fin mais pour promouvoir un début et sur ce début Baya est reine. Le début d'un âge d'émancipation et de concorde, en rupture radicale avec le précédent et dont un des principaux leviers soit pour l'homme l'imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature.(…) Baya dont la mission est de recharger de sens ces beaux mots nostalgiques :'l'Arabie heureuse'. Baya, qui tient et ranime le rameau d'or. »
André Breton, dans Baya, Derrière le Miroir, Galerie Maeght, Paris, novembre 1947
« Baya est la sœur de Schéhérazade. Schéhérazade, la tisserande des mots qui éloignent la mort. Schéhérazade, cette autre femme qui fabule pour compenser sa réclusion. Nous voici donc dans le conte, avec ses univers merveilleux (titre d’une œuvre de 1968). Baya abroge les formes, les classifications et les dimensions : l’oiseau s’étire et devient serpent, arbres et cahutes poussent de guingois, les vases se ramifient, deviennent arborescents comme des queues ou des huppes d’oiseaux. Dans cette sorte de village des origines où cases, arbres et oiseaux sont emmêlés, les paysages et objets baignent dans l’informulé et la liberté du monde placentaire. Aucun centre de gravité n’est admis. Tout l’effort de l’artiste est tendu vers la recherche d’une sorte d’harmonie prénatale que la découverte du monde normé, balisé, anguleux nous a fait perdre ».
Tahar Djaout, Schéhérazade aux oiseaux, dans Algérie-Actualité no 1146, Alger, 1er -7 octobre 1987