19/11/2024
Je relais ici un message d'un certain Eric Pessan sur Facebook.
PRENEZ LE TEMPS DE LE LIRE, S'IL VOUS PLAIT DE LE RELAYER DANS VOS RÉSEAUX, FAITES DONC.
Madame la Présidente du Conseil régional des Pays de la Loire,
Vous avez exprimé votre envie de procéder à d’importantes coupes budgétaires dans les subventions accordées par la commission « Culture, sport, vie associative, bénévolat, solidarités, civisme et égalité femme-homme ». Voyant aussitôt le secteur culturel s’effarer de cette annonce, vous avez écrit, sur X, que vous vous interrogiez sur « la pérennité d’un système qui, pour exister, est à ce point dépendant de l’argent public ».
J’ai ressenti, à vous lire, un mélange de stupéfaction, de peur et de colère qui m’a donné envie de vous écrire. Etant auteur et vivant par et pour la culture, je ne m’exprimerai qu’à ce sujet. Et pour que les choses soient parfaitement claires, je précise que la Région des Pays de la Loire ne distribue aucun argent public directement aux écrivains (je ne défends pas ici la possibilité d’une bourse ou d’une subvention qui me serait directement adressée).
Théâtres, lieux de résidences pour artistes, festivals, salles de concert, maison d’éditions, compagnies, musées, centres d’art (la liste est loin d’être exhaustive) s’alarment. Et je m’alarme à mon tour parce qu’en attaquant la culture (j’entends parler de diminution de 70 % des aides), c’est également moi que vous attaquez et – pour me défendre – je n’ai à vous opposer que des mots. Et je me sens démuni, parce que ce serait vous faire injure, Madame la Présidente, que de vous rappeler l’importance émancipatrice, sensible et économique de la culture.
Vous n’êtes pas sans savoir combien la culture et les arts sont des outils de formation, de réflexions et d’émotions.
Vous n’êtes pas sans savoir que de tout temps, les artistes ont eu besoin du soutien du roi, du pontife, de l’empereur, du pacha, du seigneur, du prélat, du puissant, du tsar, du mécène. Shakespeare n’aurait pas été Shakespeare sans le soutien du roi Jacques 1er, pas plus que Voltaire n’aurait pu écrire sans celui du roi de Prusse Frédéric II ; nous ne connaîtrions pas la peinture du Caravage s’il n’avait pas été le protégé du cardinal Del Monte. Et ainsi de suite, je ne vais pas dresser une liste de ce que les artistes doivent à leurs protecteurs, elle serait illimitée : de l’aube de l’humanité où la tribu nourrissait les artistes-chamanes en échange de leur art à aujourd’hui où une compagnie de danse dépose une demande de subvention, rien n’a changé. La culture se tient à part et – paradoxalement – elle est au centre.
Vous n’êtes pas sans savoir que l’art n’est pas rentable, que la culture n’est pas compétitive, que les enjeux sont ailleurs et que sans aides publiques, les acteurs culturels qui survivront seront justement les moins aventureux, les plus consensuels, les plus lus, vus et écoutés, les plus populaires et parfois les plus populistes. Bâtir une politique culturelle est un constant effort pour ne pas sombrer dans la facilité, pour préserver la diversité, les marges, les expérimentations, les émergences, la complexité afin d’éviter que nous regardions tous le même film, tous le même spectacle, et que nous écoutions tous en boucle la même musique.
Vous n’êtes pas sans savoir que le mot culture vient d’un vieux terme latin qui désignait les terres cultivés, les terres communes d’un peuple. Ce mot, voyez-vous, s’est agrandi, il a désigné le commun, les savoirs partagés puis s’est ajouté le sens moderne du caractère collectif de nos connaissances. C’est un mot magnifique dont le sens n’a cessé de s’accroître. Ce mot désigne ce qui nous nourrit, ce qui nous relie, ce qui nous constitue, ce qui nous fait penser et ce qui nous émeut. Vous n’êtes également pas sans savoir que sans argent public, la culture se réduit souvent à un divertissement, et que ce mot-là, vient du bas latin « diverte » signifiant « se détourner de l’essentiel ».
Vous n’êtes pas non plus sans savoir qu’un des premiers effets des dictatures consiste à s’en prendre aux artistes, tout comme vous savez aussi bien que moi qu’il y a – dans le monde – deux types de dictatures : les dictatures religieuses voulant interdire d’autre livre que celui jugé sacré, et les dictatures politiques désirant réduire à néant tout art qui ne soit pas au service direct du despote. N’ajoutons pas à ces deux funestes catégories un troisième type de totalitarisme qui serait celui de l’économie.
Puisque vous n’êtes pas sans savoir que notre pays est riche, qu’il produit de la plus-value, que nos entreprises sont florissantes (celles du CAC 40 voient chaque année leurs bénéfices exploser), nous (j’écris « nous », nous sommes tous les acteurs de ce mécanisme) produisons en France plus de millionnaires que n’importe quel autre pays de l’union européenne, nous sommes riches, puissants, les actionnaires voient leurs dividendes augmenter, les bénéfices s’accroissent… et il ne faudrait pas que cette immense richesse ne servent qu’à une poignée, que la fiction de la dette publique ne soit un mouchoir rouge agité devant nos yeux pour que nous consentions à tout perdre, y compris notre culture.
Vous n’êtes d’ailleurs pas sans savoir que l’excellence de la culture française rend notre pays attrayant : le monde entier envie nos théâtres, nos musées, nos festivals, nos audaces créatrices.
Vous n’êtes pas sans savoir combien Édouard Philippe, fondateur du parti Horizons dont vous êtes membre, a misé sur la culture pour faire de sa ville, Le Havre, une ville séduisante et dynamique.
Vous n’êtes pas sans savoir également que la culture représente une véritable économie, solide, aux ramifications innombrables : au-delà des artistes-auteurs, la culture salarie directement des centaines de milliers de personnes dans notre pays et contribue – indirectement – à soutenir un nombre incalculable d’autres secteurs. Les restaurateurs, cafés, hôtels qui jouxtent des centres culturels peuvent en témoigner. Je vais vous faire une confidence, Madame la Présidente, lorsque je pars en vacances, c’est la tenue de tel festival ou la présence de tel musée qui m’aide à choisir ma destination.
J’arrête là mon énumération, je me suis contenté de rappeler quelques évidences. J’aime vous imaginer emportée par l’émotion d’une musique, d’une peinture, d’un spectacle, d’un film, d’une chorégraphie, d’un dessin, d’un poème. Vous savez tout autant que moi ce que nous devons vous et moi à la culture, vous savez combien par sa diversité, ses contradictions, sa richesse, ses courants, ses effronteries, son humour, ses imprudences, ses foudroyantes beautés, elle nous offre de la pensée, des émois, du trouble, de la réflexion, des chavirements et la confirmation que nous sommes, vous comme moi, irrémédiablement des êtres humains.