17/06/2026
Elle s'appelait Anne-Josèphe Terwagne.⠀
Née le 13 août 1762, à Marcourt, dans la principauté de Liège.⠀
Sa famille, des paysans aisés, est ruinée. Très jeune, Anne-Josèphe est placée comme servante, puis comme dame de compagnie — une vie de dépendance, sans rien à elle.⠀
Devenue adulte, elle traverse l'Europe, Londres, l'Italie, comme chanteuse entretenue. Une demi-mondaine, qu'on regarde, qu'on entretient, mais qu'on n'écoute pas.⠀
En juillet 1789, elle s'installe à Paris.⠀
Chaque jour, elle monte dans les tribunes de l'Assemblée nationale. Elle écoute les débats, les comprend, les retient. Elle ouvre son propre salon politique.⠀
En janvier 1790, elle fonde avec le député Gilbert Romme la Société des amis de la loi, un club politique mixte — il fusionnera plus t**d avec celui des Cordeliers.⠀
Mais en 1790, une femme qui prend la parole en public dérange.⠀
En août 1790, le Châtelet lance un mandat d'arrêt contre elle. On l'accuse d'avoir mené les émeutes d'octobre 1789, la marche sur Versailles. Elle n'a pourtant ni organisé ni dirigé cette marche. Elle fuit Paris et se réfugie près de Liège.⠀
Dans la nuit du 15 au 16 février 1791, des émigrés royalistes français l'enlèvent. Elle est livrée à la police du Saint-Empire.⠀
De mars à novembre 1791, elle est détenue au secret au fort de Kufstein, dans le Tyrol autrichien. Les interrogatoires sont durs. Elle n'est libérée qu'après une entrevue avec l'empereur Léopold II, à Vienne.⠀
Elle revient à Paris.⠀
En janvier 1792, elle prononce un discours remarqué devant les Jacobins. Le 25 mars 1792, devant la Société fraternelle des Minimes, elle réclame la création de bataillons de femmes — des « amazones » — et le droit, pour elles, de prendre les armes pour défendre la Révolution.⠀
Le 10 août 1792, elle participe activement à l'insurrection qui s'empare du palais des Tuileries.⠀
Anne-Josèphe Terwagne est devenue une figure de la Révolution. Une voix qui s'expose, en première ligne.⠀
Le 13 mai 1793, sur la terrasse des Feuillants, à Paris, un groupe de femmes l'entoure. Des Tricoteuses, qui lui reprochent ses sympathies girondines. On la déshabille. On la fouette, en public. C'est le député Marat qui finit par faire cesser l'agression.⠀
Elle ne s'en relèvera jamais.⠀
Au printemps 1794, elle montre des signes de démence. Son propre frère la fait déclarer f***e et la place sous tutelle. Elle est internée. Ce geste, paradoxalement, lui évite la guillotine — la Terreur fait alors rage.⠀
Elle ne sortira plus.⠀
De 1794 à 1807, elle est enfermée au Faubourg Marceau, puis à l'Hôtel-Dieu, puis à l'hospice des Petites-Maisons.⠀
En 1807, elle est transférée à la Salpêtrière. Elle y vit recluse, dans des conditions misérables. L'aliéniste Jean-Étienne Esquirol l'étudie : il se sert de son cas pour théoriser ce qu'il appelle la « lypémanie », une mélancolie pathologique.⠀
Le 8 juin 1817, Anne-Josèphe Terwagne meurt à la Salpêtrière. Vingt-trois années consécutives d'enfermement psychiatrique.⠀
Après sa mort, son nom même est déformé. « Théroigne de Méricourt » n'a jamais été son nom : c'est une moquerie inventée par un journaliste royaliste, François-Louis Suleau, qui a tordu celui de son village natal, Marcourt, pour lui accoler une fausse particule. Elle signait Théroigne, ou Anne-Josèphe Terwagne.⠀
Le XIXe siècle achève le portrait. Michelet, Lamartine, Baudelaire en font soit une « furie sanguinaire », soit une « héroïne romantique sombrant dans la folie ». On va jusqu'à lui inventer un portrait posthume, la montrant échevelée et dénudée.⠀
Aujourd'hui encore, son nom reste largement absent des manuels scolaires. Quand on évoque les femmes de la Révolution française, ce sont Olympe de Gouges ou Madame Roland qu'on cite.⠀
La mémoire ne se transmet pas toute seule.