29/05/2026
A paraître, dans la prochaine lettre d'infos de La Station théâtre :
LES MOTS-SILLONS DU DIRECTEUR
Je n'aime pas les bilans, ni la communication, ni le travail administratif, ni les rendez-vous professionnels, ni les mises aux normes et je déteste les mises au point.
Je n'aime pas non plus vivre dans cet environnement de commerce et de loisirs, de bagnoles et de camions qui encerclent La Station théâtre où j'habite tous les jours.
Tout cela est un peu ma prison.
Je l'ai choisie il y a plus de vingt ans pour faire d'un rêve une réalité.
Et aussi, de la réalité, forcer le rêve.
Parce que les marges et la singularité font intimement partie de mon éducation et de mon expérience depuis l'enfance.
Parce que sans tension avec le monde, sans sentiment tragique, il n'y a ni clown ni art.
Parce que j'ai commencé tôt un métier dans la rue et qu'il n'existe pas de beauté sans souffrance même si la grâce nous tombe parfois dessus pour nous délivrer un instant de tous les problèmes.
Quand je t'ouvre ma prison, ô public, tu es ma grâce !
Et nous partageons l'aventure des récits, l'exigence et la liberté des poèmes, les joies de l'accueil et la rigueur de l'organisation, la surprise et la profondeur des rencontres, l'ingéniosité des réparations.
Puis, le théâtre vide, je retourne balayer dans le silence. J'aime balayer dans le silence. Je fais des sillons de poussière, comme un cultivateur. Puis j'en fais des buttes, comme un fossoyeur. Ainsi le temps passe et les nuits, souvent d'insomnie.
Alors je mets le nez dehors, sous la lune, au bord du rond-point endormi.
Parfois j'ai des permissions et je m'évade de ma prison. J'aime alors écrire et jouer, lire et marcher, dormir en plein air, recevoir mes grands enfants, pédaler par tous les temps. Puis je reviens ici où tu te trouves en lisant cela.
Il y a vingt-cinq ans j'ai laissé pousser un chêne dans le carré d'herbes, à la station service. Tu ne peux pas le voir quand tu viens au théâtre. Il est maintenant derrière la loge.
Mes enfants, les bénévoles, les artistes, les services civiques et le régisseur le connaissent bien. Il a poussé, il est robuste, il est beau, hiver comme été.
Quand je partirai, les oiseaux viendront y chanter. Rien ne peut survivre au chant des oiseaux. Même celui des hommes, mais ce n'est pas une raison pour le faire taire.
Gwenaël De Boodt, 29 mai 2026