18/02/2025
LECTURE D'IMAGE : Je comprends désormais combien "Coupeurs de canne" de Coran est le parfait contrepied de "Famille d'esclaves" de Le Masurier, combien était naturel le trouble que provoquait chez moi la proximité des deux oeuvres. J'aurai mis bien des jours à percevoir ce qui se jouait vraiment dans le tableau de Le Masurier. Il aura fallu me pencher froide et analytique sur cette cette scène pour y voir davantage que la représentation idéalisée de la plantation comme un Eden pour esclaves. Et ce que je vois maintenant m'écoeure.
Décodage du tableau comme je m'applique à la lecture des images photographiques, l'oeil du crocodile voit tout :
1. Par sa position au premier plan, par sa poitrine lourde d'allaitante, cette femme est la mère de tous les enfants.
2. Par similitude de couleur de peau, l'homme debout en face de la femme est le père de l'enfant qui mange un fruit à l'arrière plan. Costaud comme un boeuf, proprement toiletté et racé comme un cheval, équipé de son coutelas, nul doute qu'il abat un travail considérable dans les champs de canne. Par son regard de connivence avec la femme, une prochaine copulation est annoncée. Elle est solide bien portante et fertile, ça fera de bons travailleurs, un capital précieux à bien entretenir.
3. Par similitude de couleur de peau, l'homme qui boit au goulot, pantalon sale et déchiré, mauvais cheval, est le père des deux enfants au premier plan. Par anologie anticipative, le déterminisme naturel est affirmé : qui enfant mange de la canne à sucre, adulte s'avilit dans le rhum. Ça fera des esclaves de mauvais rendement.
4. Par similitude de couleur de peau, l'homme en chemise est le père de l'enfant qui cueille des fruits. Les deux ont un statut supérieur à celui des autres protagonistes : l'homme, métissé de blanc, porte ridiculement un chapeau qui n'est pas de sa condition, il est le seul des trois hommes à porter une chemise, assis à boire dans un gobelet et non pas à la bouteille. C'est un contremaître ou bien un "n***e de maison". L'enfant gaule des fruits plutôt que de grimper à l'arbre ou de les ramasser. Bref, les deux singent les gestes de l'homme civilisé. Cependant, compte tenu de sa couleur de peau, de ses cheveux clairs frisés et non crépus, j'admets l'éventualité que cet enfant ne soit pas issu de l'union de l'homme métis et de la femme noire. Cela n'invalidera pas pour autant la thèse du statut plus élevé donné à ce duo, et pourra introduire l'idée que la femme, soit aura eu des "petits" d'autres hommes que ceux représentés ici, soit élève un "petit" qui n'est pas d'elle. Dans tous les cas, une bonne poulinière.
Ainsi, Le Masurier a procédé à un travail de classification, scientifique et naturaliste : d'une part, le tableau expose trois "types" d'esclaves, du plus "grossier" au plus "évolué", et les "produits" qui sont issus de leur "croisement" avec une femme donnée auront des "usages" particuliers ; d'autre part le statut animal des protagonistes est de nouveau démontré en donnant à voir une femme capable de s'accoupler sans discontinuer pour engendrer des "petits" de géniteurs différents. Le Masurier nous montre certains spécimen d'un élevage comme l'on montre une harde de chevaux vivant ensemble à l'état de nature. N'allons pas croire que la tranquille opulence de la scène, les bons soins que l'on imagine dispensés à ces esclaves en pleine santé atténuent son propos : Le Masurier nous dit que la prospérité d'une plantation découle de la bonne gestion de son capital d'esclaves pour peu qu'on en préserve la force de travail et qu'on le multiplie intelligemment.
CQFD je crois.