03/09/2026
La vie d’Epices, cheval magique.
Dès que je suis monté sur son dos pour la première fois en mars 2003, j’ai su que ce serait Elle. Un coup de foudre, la certitude immédiate qu’ensemble nous affronterions le monde.
L’avenir m’a donné raison pendant nos vingt-trois de vie commune !
Epices apprit tellement vite les exercices de combats médiévaux que j’étais bluffé. Jamais la percussion de la quintaine, ce mannequin équipé d’un bouclier, ne l’a effrayé. Ni les a***s, épées, haches, lances fracassées lors des joutes…
Ni le poids de son chevalier avec mes quarante-cinq kilos d’équipement.
Ni les cris, le feu, les acclamations du public à Salva Terra.
Elle a vécu tout cela sans broncher, la tête droite, confiante et sûre.
Des dizaines de milliers de gens - je n’exagère pas - l’on vue galoper crinière au vent, flèche blanche belle et rapide. Elle a été tant prise en photo, tant admirée par les enfants, tant applaudie. Si gentille avec les petits qu’elle évitait précautionneusement de ses sabots, et que parfois elle portait sur son dos.
Lors de nos tournois, elle a attaqué, chargé, bousculé les combattants à pied, rattrapé les autres cavaliers, incroyable de puissance et de légèreté.
Un destrier idéal, digne des chansons de geste et des romans de chevalerie.
Mais en dehors de ses performances en sport et en spectacle, elle a surtout été une amie fidèle, une confidente, une sœur de cœur.
J’étais avec elle le jour de la cérémonie d’enterrement de ma fille Victoria ; sa présence m’a soutenu comme aucun humain n’aurait pu le faire.
Combien de randonnées avons-nous fait avec Héloïse sur son Mistral, dormant à côté de nos chevaux !
Elle aimait le soleil, ne se mettait jamais à l’ombre avec les autres chevaux à l’écurie. Etincelante de blancheur, immobile pendant des heures.
Quand notre ostéo équine Nelly venait en fin de saisons, elle me disait qu’il n’y avait rien à faire, pas de lésions à réparer, du jamais vu, une machine indestructible.
Puis vint le temps de la retraite vers ses vingt-cinq ans. Mon idée était de la préserver, pour continuer à se balader ensemble sans les fracas des combats.
Lors d’une des dernières représentations, elle enchaîna les courses à la lance brisée contre des piétons comme jamais, un véritable festival.
Un jour pourtant, en stoppant après son grand galop devant la barrière du public, elle dérapa et tomba brutalement, signe que ce temps était révolu.
Pour que « the show must go on », j’acquis une nouvelle jument, Aïsha, de robe entièrement noire, pour trancher complètement avec celle d’Epices et qu’elles n’entrent pas en concurrence.
Or là, ce fut la guerre : ma jument n’accepta pas cette intruse, ayant imaginé que celle-ci risquait de lui prendre sa place : une jeunette brune qui se prenait pour qui ?
Epices déclencha une crise de jalousie telle qu’elle décida de ne pas faire les exercices devant un parterre de spectateurs, refusant d’avancer, impossible à convaincre, puis repartant seule à l’écurie.
Son refus s’étendit aux balades, s’arrêtant brutalement, m’obligeant à descendre pour marcher à côté. Je n’étais plus digne d’accéder à son dos.
J’ai passé plusieurs mois à lui parler, assis à ses pieds dans son pré, lui expliquant que personne ne la remplacerait jamais, mais que son âge m’obligeait à lui éviter des efforts trop brusques, que je tenais à elle et l’aimais toujours autant.
Un jour, au bout de cette longue période, elle daigna enfin me regarder, baissa la tête et accepta que nous partions en balade tous les deux, la paix signée.
Nos relations reprirent mais elle ne toléra jamais complètement Aïsha, la « nouvelle ».
Au fil des années, même vieillissante, sa santé restait bonne, à plus de trente ans elle galopait toujours plus vite et plus longtemps que ses copains bien plus jeunes !
Hélas en cet été 2026, alors qu’elle avait dépassé les trente-trois ans, une méchante infection se déclencha au niveau de sa queue, et malgré des soins réguliers le pronostic fatal fut annoncé.
Je dus prendre une des pires décisions de ma vie, lui évitant de souffrir, ne pas attendre que la maladie la rende impotente.
Nous sommes alors partis une ultime fois en magnifique balade ensoleillée avec Maÿliss sur Aïsha et Lewelyne sur Paco, galopant ensemble dans les chemins de l’été.
Vint le jour de la fin.
La veille j’étais resté longtemps avec elle à discuter, lui rappelant nos innombrables chevauchées. Comme je ne voulais pas la voir partir tristement, je lui proposais de l’habiller de son équipement de tournoi, moi-même revêtant mes vêtements de combat.
Qu’elle affronte la mort en face, debout, armée et fière. Elle me regarda fixement un long moment, baissa la tête, puis émit un bruit de gorge, ce qui signifiait son accord.
Ainsi se passa sa dernière bataille, assistée d’Isabelle, Thibaud et Fabrice, tous en beaux costumes.
Elle fit son entrée au galop tandis que je brandissais la lance, unis une dernière fois.
Elle s’endormit paisiblement, ma tête contre la sienne, et partit galoper dans les nuages.
A l’infini.