01/08/2019
"Si je fais du théâtre, c'est peut-être lié à l'angoisse du temps. Je ne me sens vraiment bien que sur un plateau, en train de jouer. Là, j'éprouve un bien-être physique et mental, j'échappe au temps. A cette impression que le présent est du passé en train de se faire - et, après cinquante ans, la vieillesse et la mort de plus en plus obsédantes...
J'ai ce sentiment, aussi, que le temps ne vous exauce jamais. Le passé est un avenir qui n'a pas tenu ses promesses : les choses qui sont venues ne sont pas celles qu'on attendait. Elles sont autres, et même si l'imprévu qu'elles apportent est bénéfique, il y a un côté décevant. L'existentiel que je suis aimerait décider des choses, et qu'elles se fassent.
[...]
C'est pourquoi je dis que le théâtre résout l'angoisse du temps. Je pense que toute réflexion sur le temps débouche sur une panique métaphysique. Mais au théâtre, le présent devient saisissable, circonscrit dans l'espace scénique qui est une sorte d'extraterritorialité du temps. Personne ne l'a mieux qu'Adamov : "Le théâtre est un temps réinventé dans un espace transfiguré."
Et puis, ça commence et ça finit, et c'est une expérience collectivement vécue. A la présence vivante de l'acteur répond la présence vivante du public et nous sommes responsables ensemble du sens. A la fin de la représentation, quelque chose d'incommunicable s'est communiqué, et il en reste, comme après une soirée entre amis où l'on a beaucoup parlé, t**d dans la nuit, ce silence lourd fait de toutes sortes de bruissements des choses qui se sont dites, saturé de tous les échanges.
L'une des raisons qui me font aimer le théâtre, c'est que, contrairement au cinéma, il ne laisse pas de traces. Des souvenirs, des sensations, rien d'autre. C'est l'art de l'instant présent, intensément vécu.
Et j'aime qu'il ne reste rien de mon travail.
Retour au texte pur."
Laurent Terzieff (Seul avec tous - Le temps)
📷 LT : Alex Quinio