02/02/2025
Rencontre des auteurs francophones : la joie de lire cette belle publication de Jean-Michel Bollinger sur le dîner littéraire de Saint-Paul-lès-Dax. Merci à lui.
Carnet du passeur.
Petite évocation de la nuit de la lecture du 25 janvier et de l’invitation commune de Carles Diaz par la librairieauxfeuillesvolantes et l’atelier d’écriture Plume&Cal'pin à Saint-Paul-Lès-Dax
Une soirée thématique «Polyphonie landaise » (publié chez NRF Gallimard en 2022) et surtout une soirée à écouter Carles Diaz passer par de magnifiques arabesques de réflexions qui nous ont entraînés dans plusieurs parties du monde avec une tendance « latine » (dixit l’auteur) à répondre à des questions via de multiples étapes digressives suivant un trajet toujours agréable, jamais lent ou accidenté mais rythmé au son d’une naturelle pensée qui, pour se proposer à d’attentifs auditeurs, se devine passée au tamis d’un isolement et d’une introspection qui l’ont rendue épurée mais non transparente, profonde mais non boursouflée.
J’aurais pu enregistrer ce moment mais j’ai laissé la voix chaude du poète me charmer ; j’ai tenté de suivre tous ses chemins de mots et forcément échoué à tout retenir. De ces remarques toujours à propos, voici quelques traits, dans le désordre et sans rechercher la chronologie des commentaires.
L’enfance a été émaillée par les lectures qui tombaient sous la main : « L’Equipe », la Bible, les livres de la bibliothèque municipale. Le jour où un auteur est venu rendre visite à la classe de collégiens dans laquelle il se trouvait, il a, au grand dam de sa professeur d’espagnol, outrée par sa désinvolture, demandé son adresse à l’auteur en question, lequel la lui a donnée. La lettre envoyée disait que le jeune Carles voulait être comme cet auteur : écrire, être un grand écrivain et la réponse reçue contenait les "Lettres à un jeune poète" de Rilke, avec notamment la phrase plus ou moins proche de ces mots : si vous pensez que vous ne pouvez vivre sans écrire, lancez-vous, sinon renoncez. Un joli démarrage.
L’écriture exige un travail profond et sérieux. Carles Diaz se demande toujours « est-ce que ce que j’ai écrit vaut la peine que l’on coupe un arbre pour l’imprimer ? » et ce qui pourrait semblait paradoxal apparaît dans les digressions suivantes comme sa façon profonde et sérieuse d’envisager cette écriture : rester dans l’actualité et faire passer des messages sur l’écologie, les ressources épuisables, n’appartient pas en priorité à l’écriture poétique. Celle-ci doit prendre du recul pour ne pas sombrer dans une espèce de limite étriquée liée justement à ce seul présent. Pour remplir ce rôle de l’immédiat, il y a des organisations, l’école, les chercheurs qui sont plus aptes à l’engagement que celui qui veut approfondir le domaine de l’écriture.
L’écriture inclusive n’est pas le meilleur moyen de réduire les inégalités entre hommes et femmes : ce n’est pas la langue qui est sexiste, plutôt la représentation que l’on s’en fait. Au lieu de modifier des pronoms, ce sont les mentalités qui sont à remettre en cause. De plus, la langue est déjà très difficile à apprendre et pourrait être le travail de toute une vie. Modifier si vite la syntaxe, sur la durée d’un mouvement culturel, dans le but louable de transformer l’échelle sociale, n’est sans doute pas le meilleur moyen de parvenir à l’égalité entre hommes et femmes. C’est peut-être dans un travail davantage sociologique porté vers une profonde remise en question de la morale qu’il faut se tourner pour être plus efficace dans ce changement au lieu de rester à la surface de modifications lexicales qui divisent plus qu’elles n’unissent. Toujours se méfier de l’affectif et privilégier la réflexion.
Ce qui semble cher à Carles Diaz, c’est la perception du monde que les langues en offrent et qui varie selon chaque idiome. L’exemple du cerf-volant est frappant. Par curiosité – c’est souvent ce qui l’anime pour faire un pas de plus vers le différent – Diaz fait part des recherches qu’il a effectuées sur ce mot et propose une bonne demi-douzaine de termes pour nommer la pièce de toile qui suit le vent dans une bonne demi-douzaine de langues. Je n’ai retenu que la première mais elle parle pour toutes les autres : en espagnol, langue pourtant sœur du français, le cerf-volant se nomme « cometa » et nous donne, par cette sonorité, à nous qui pratiquons le français, une représentation mentale qui s’éloigne bien du jeu des enfants, nous renvoyant dans l’espace et les étoiles. Chaque représentation phonétique qu’une langue donne à un terme, pour désigner un même objet, modifie la perception mentale que nous avons de cet objet. L’essentiel est bien qu’il soit nommé : ainsi que le fait remarquer Umberto Eco, ce que l’on ne sait pas nommer n’existe pas.
Cette curiosité pour les idiomes et les pas de côté développe l’imagination. Cette faculté première de l’enfance a tendance à se perdre dans une société qui fuit le silence et convoque l’immédiat comme premier biais de la réflexion. C’est là que le bât blesse.
J’espère ne pas trop déformer ce que j’ai entendu. Ce petit texte a été validé par Carles Diaz ; je le présente avec son accord.
Je recommande la lecture de « Tentative verticale » petit brillant essai sur la poésie qui n’en manque pas (de poésie).
Pour voir et entendre Carles Diaz à ce sujet :
https://www.youtube.com/watch?v=SQzvFzroaN8
© J-M Bollinger