09/06/2026
Brandy Station, Virginia, 9 juin 1863: la plus grande bataille de cavalerie sur le continent américain
Non loin de la Rappahannock River, le long de la route de Beverly Ford, les cavaliers du Brigadier General John Buford ont ordre de ne pas faire de feux de camps et de dormir aux pieds de leur chevaux sellés, les rênes enroulés autour de leurs poignets. La 1st Division est à environ trois kilomètres des sentinelles confédérées postées entre la Rappahannock et Culpeper, située à environ 20 km de leur position. La célèbre division de cavalerie du Major General James Ewell Brown Stuart, surnommé JEB, est déployée autour du chemin de fer Orange & Alexandria et l’Etat-Major est à Barbour House, non loin d’une gare appelée Brandy Station. Les Confédérés n’ont fait aucun effort particulier de protection et de défense de leurs positions. Ils ne s’attendent à aucune action. Seule une compagnie du 6th Virginia Cavalry patrouille la rive de la Rappahannock mais ne détecte rien. Le reste de la division dort paisiblement.
Durant les deux premières années de guerre, la cavalerie de JEB Stuart n’avait jamais eu beaucoup à craindre, au contraire. Les cavaliers confédérés humiliaient régulièrement la cavalerie fédérale et toute l’Army of the Potomac, particulièrement en juin et octobre 1862, quand ils purent chevaucher tout autour de l’armée ennemie presque librement, démontrant que la cavalerie confédérée faisait ce qui lui plaisait et démontrant surtout que la cavalerie fédérale était incapable de s’y opposer. Dans plusieurs raids et batailles, la cavalerie confédérée avait démontré sa supériorité systématique sur les Fédéraux. Cependant, à Kelly’s Ford, en mars 1863, la division de Stuart avait montré qu’elle n’était pas invincible, se faisant sérieusement bousculer par la division du Brigadier General William Averell. Mais les Fédéraux avaient rompu le combat à la fin de la journée et JEB Stuart, avec une certaine suffisance, s’était considéré vainqueur, une nouvelle fois. Il avait pourtant assisté, médusé, au repli d’un régiment de Virginiens, ce qui ne s’était jamais produit jusque-là.
A Brandy Station, le matin du 9 juin 1863, JEB Stuart et ses hommes sont imprégnés d’un sentiment d’invincibilité. Ils n’ont jamais été surpris, jamais franchement mis en danger et n’ont jamais eu l’occasion de douter d’eux-mêmes.
Aux premières lueurs de l’aube, la 1st Division de Buford franchit le gué à Beverlys’ Ford et la 1st Brigade du Colonel Benjamin F. Davis attaque frontalement la brigade du Brigadier General William Henry Fitzhugh Lee, le plus jeune fils du General Robert E. Lee, tandis que la 2nd Brigad du Colonel Thomas Devin attaque la brigade du Colonel Grumble Jones. La brigade d’infanterie rattachée à la division de Buford, commandée par le Brigadier General Adlebert Ames (qui vient de transmettre le commandant du 20th Maine Infantry à son adjoint, le Colonel Joshua Chamberlain), engage la brigade de Colonel Wade Hampton. Surprises, les trois brigades confédérées sont rapidement enfoncées et font une retraite ordonnée vers Fleetwood Hill et Brandy Station.
Simultanément, à plusieurs kilomètres au sud-est, la 2nd Division du Colonel Alfred Napoléon Duffié, un vétéran français du 6e Dragons en Crimée, et la 3rd Division du Brigadier General David McMurtrie Gregg traversent Kelly’s Ford et progressent rapidement vers l’ouest. La brigade d’infanterie du Brigadier General David A. Russel attaque la brigade du Brigadier General Beverly H. Robertson et la repousse vers la voie ferrée, tandis que la 2nd Divsion de Duffié progresse vers Stevensburg pour prendre Stuart à revers et que la 3rd Division de Gregg progresse vers Brandy Station pour prendre Stuart de flanc.
JEB Stuart, concentré sur la stabilisation du front à Fleetwod Hill, face à Buford, n’écoute pas les compte-rendus qui l’avertissent de l’avance de Gregg sur son flanc droit. L’un de ses officiers d’Etat-Major, le Major Henry McClellan, chevauche lui-même vers un point d’observation et constate avec effroi que deux brigades, celles du Colonel anglais Percy Wyndham et du Brigadier General Judson Kilpatrick, sont presque à portée de combat. Par chance, un canon de six livres, retiré du front par manque de munitions, est tout près. McClellan ordonne à son équipage d’entrer en action avec ce qu’il leur reste et envoie un message à Stuart qui n’en tient pas compte, jusqu’à ce qu’il entende le canon de six livres faire feu. Réagissant rapidement, il envoie quatre canons et deux régiments de la brigade de Grumble Jones pour renforcer son flanc. Les cavaliers de Jones arrivent juste à temps pour voir le régiment de tête de Percy Wyndham lancer une charge sur la crête sud de Fleetwood Hill. Sans attendre, les Confédérés mènent une contre-charge et une bagarre furieuse s’engage. Les Fédéraux parviennent à neutraliser les canons confédérés mais la brigade de Wade Hampton vient en renfort. Wyndham est repoussé au bas de la colline et Kilpatrick ne parvient pas à garder l’avantage, alors que l’artillerie qui devait le soutenir est taillée en pièces pendant son déploiement. Gregg envoie un message au Colonel Duffié pour qu’il se dépêche de se mettre en place pour prendre les Confédérés à revers, mais la division de Duffié est celle qui a le plus de chemin à parcourir et, même si elle parvient à repousser les deux brigades qui lui barrent la route, elle n’a pas le temps de se mettre en position avant que le chef de la cavalerie fédérale, le Major General Alfred Pleasonton, ne décide de rappeler ses troupes.
En effet, à 16h30, Pleasonton a compris que son attaque pour détruire la cavalerie de Stuart n’aboutira pas. Buford est arrêté au nord-est de Fleetwood Hill, Gregg a échoué dans son attaque de flanc et Duffié est encore trop loin. Stuart tient fermement sa colline, qui lui offre une position défensive avantageuse, et mener une contre-attaque sur Gregg pourrait facilement desserrer l’étau. Pleasonton ne veut pas faire durer inutilement les choses et donne l’ordre du repli. Les Fédéraux quittent le champ de bataille et retournent de l’autre côté de la Rappahannock. Ils ont perdu 866 tués, blessés, disparus et capturés mais se retirent en bon ordre et les Confédérés sont trop secoués pour les poursuivre.
Théoriquement, les Confédérés sont restés maîtres du champ de bataille, alors que les Fédéraux l’ont quitté. JEB Stuart est donc officiellement vainqueur.
Mais, si leurs pertes sont sensiblement inférieures avec 523 tués, blessés, disparus et capturés, les cavaliers de JEB Stuart n’avaient jamais autant été bousculés et manœuvrés par leurs adversaires fédéraux. Durant toute la bataille, JEB Stuart n’a fait que subir et défendre, et l’initiative a été intégralement du côté fédéral. Les Confédérés ont certes été efficaces dans leur défense et ont infligés de lourdes pertes à leurs ennemis, mais eux-mêmes n’ont jamais perdu autant d’hommes ni n’ont été autant mis en danger.
Tactiquement, JEB Stuart est vainqueur. Mais une autre bataille se déroulait à Brandy Station : la bataille psychologique autour de la supposée supériorité invincible de la cavalerie confédérée. Cette bataille-là, qui aura un important impact sur la suite de la guerre, JEB Stuart l’a clairement perdue. Après Brandy Station, qui fut la plus grande bataille de cavalerie sur le continent américain avec près de 21 000 hommes engagés, la cavalerie de l’Army of the Potomac sait qu’elle peut vaincre la cavalerie confédérée.
Ce n’est plus qu’une question de temps.
Capt. Tim Larry
Photos de Kelly’s Ford et du champ de bataille par Civil Warscapes.
Carte par Hal Jespersen
Photos de JEB Stuart et de Alfred Pleasonton: Research Arsenal