29/08/2026
MANIFESTE POUR UNE DANSE QUI NE DOMPTE PAS LES CORPS
Je n’ai pas créé une école de danse pour apprendre aux corps à rentrer dans des cases.
J’ai créé un espace où ils peuvent en sortir.
Parce que nos corps sont constamment observés, évalués, comparés, corrigés.
Trop gros.
Trop vieux.
Pas assez souple.
Pas assez gracieux.
Pas assez performant.
Pas assez « beau ».
Dès l’enfance, on apprend aux corps à se tenir, à se contrôler, à correspondre.
La danse peut reproduire cela.
Mais elle peut aussi faire exactement l’inverse.
Elle peut devenir un acte d’émancipation.
À l’Atelier de la danse, je ne veux pas apprendre à mes élèves à détester ce que le miroir leur renvoie.
Je veux leur apprendre à habiter leur corps.
À l’écouter.
À le comprendre.
À le pousser.
À le laisser respirer.
À découvrir sa puissance comme ses fragilités.
Je ne veux pas d’une danse qui sélectionne les corps légitimes et relègue les autres au fond de la salle.
Je veux une danse qui considère que chaque corps possède une histoire, une mémoire, une sensibilité et une manière unique de traverser l’espace.
Et le spectacle commence bien avant que le rideau ne se lève.
Pour moi, un spectacle n’est pas simplement une succession de chorégraphies présentées sur une scène.
C’est une œuvre collective.
Il y a l’écriture.
L’écriture d’une histoire, d’un propos, d’un univers.
Il y a la recherche, l’imaginaire, la construction des personnages, la musique, la scénographie, la lumière, les matières, les textures.
Il y a la création des décors, souvent imaginés, fabriqués, transformés et construits avec les élèves et les bénévoles.
Il y a les costumes.
Et là encore, je refuse l’idée de produire toujours plus, d’acheter toujours plus, de consommer pour quelques minutes de spectacle.
Nous travaillons autour du réemploi, du détournement et du recyclage.
Des matières oubliées deviennent des costumes.
Des objets deviennent des éléments de décor.
Des matériaux destinés à être jetés deviennent matière artistique.
Parce que créer du beau ne devrait pas nécessairement signifier produire davantage de déchets.
Parce que le recyclage peut aussi être une démarche artistique.
Et parce que derrière chaque costume fabriqué, chaque décor construit, chaque accessoire transformé, il y a aussi des savoir-faire, du temps, de la transmission et du collectif.
Le spectacle devient alors bien plus qu'une représentation.
Il devient un laboratoire de création.
Un endroit où l’on apprend que l’on peut être danseur, mais aussi auteur, constructeur, costumier, scénographe, interprète, chercheur, créateur.
Un endroit où l’enfant ne consomme pas un spectacle qu’un adulte aurait entièrement fabriqué pour lui.
Il participe à sa construction.
Il comprend que l’art n’est pas quelque chose qui existe uniquement dans les musées, les théâtres ou les grandes compagnies.
L’art peut naître dans une salle des fêtes, dans un atelier, autour d’une table, avec trois bouts de tissu, du carton récupéré, quelques idées et beaucoup d’imagination.
La technique est importante.
L’exigence aussi.
Mais la technique ne doit jamais devenir un outil de domination.
La perfection ne m’intéresse pas lorsqu’elle se construit au prix de la liberté.
Je préfère un mouvement sincère à un mouvement parfaitement exécuté mais vidé de son sens.
Je préfère une personne qui ose prendre toute sa place dans l’espace à une personne qui danse en essayant de disparaître.
Je préfère l’étrangeté à la conformité.
La pluralité à l’uniformité.
La coopération à la compétition.
La créativité à la consommation.
La curiosité au jugement.
Et surtout, je crois que l’art a une responsabilité.
Parce que ce que nous transmettons dans une salle de danse dépasse largement la danse.
Nous transmettons une manière de regarder les autres.
Une manière de regarder son propre corps.
Une manière d’occuper l’espace.
Une manière d’accepter la différence.
Une manière de comprendre que nous n’avons pas besoin de nous ressembler pour construire quelque chose ensemble.
Alors oui, ma pédagogie est artistique.
Mais elle est aussi profondément humaine.
Et, à sa manière, profondément politique.
Parce qu’apprendre à une personne qu’elle a le droit d’être visible, d’être différente, d’être puissante et d’occuper pleinement l’espace…
c’est déjà résister.
Et peut-être que c’est cela, finalement, que je cherche à construire avec l’Atelier de la danse :
pas seulement des spectacles,
pas seulement des danseurs,
mais des imaginaires, des consciences, des liens et des êtres humains capables de créer plutôt que de simplement consommer.
Bienvenue à l’Atelier de la danse.
Ici, nous ne cherchons pas à fabriquer des corps conformes.
Nous cherchons à faire émerger des individus libres.