01/02/2026
2 février, la Chandeleur
En 1931, Célestine Leroy, grande spécialiste du folklore artésien, publiait dans la R***e du folklore français un article intitulé : La Chandeleur au pays d'Artois. Pas-de-Calais décalé l'a retrouvé dans Gallica. Bonne lecture.
"La Chandeleur est une fête religieuse célébrée par l'Église, le 2 février. Elle commémore la Purification de la Sainte Vierge, quarante jours après la naissance du Christ, et en même temps la Présentation de Jésus au Temple. Le mot Chandeleur vient des cierges ou chandelles que le prêtre bénit avant la messe, ce matin-là, et que les fidèles emportent chez eux, pour qu'ils protègent leurs familles et leurs maisons. Une des oraisons du jour affirme, en effet, la vertu des chandelles bénites pour la « santé des corps et des âmes. »
La Chandelle bénite.
Nombreuses sont encore les familles artésiennes où les femmes tiennent à posséder une « chandelle bénite ». La chandelle, soigneusement enveloppée, est conservée dans une armoire ou au fond d'un coffre. On l'allume lorsqu'une personne de la famille est en danger de mort. Sa faible lueur accompagne les rituelles « prières des agonisants. » Elle éclaire les traits du mort dont on vient de faire la dernière toilette, et, parfois, continue de brûler à côté de la bière. Ces usages sont encore très répandus dans les régions de Lens, La Bassée, Fruges, Auchel, de même à Aire-sur-la-Lys, à Desvres, à Marquise, à Écourt-Saint-Quentin.
En maints endroits, la chandelle bénite est portée, le jour des funérailles, soit devant, soit derrière le cercueil. C'est généralement une femme du voisinage qui, vêtue de noir, se charge de ce pieux office. La cérémonie terminée, le cierge est rapporté à la maison mortuaire et conservé avec d'autant plus de respect que le souvenir d'un défunt regretté y est désormais attaché. Il en est ainsi, notamment, dans la région de la Bassée.
Des personnes pieuses, lorsqu'elles ensevelissent un mort, aspergent le linceul de quelques gouttes de cire de la chandelle bénite (à Marquillies) ou font couler de la cire dans le cercueil (à Aire-sur-la-Lys). D'autres, en cas de maladie de quelqu'un des leurs, font couler de la cire bénite dans de l'eau qu'elles lui font boire (à Desvres, à Fruges).
L'habitude d'allumer la chandelle bénite de la famille en cas d'orage n'a pas complètement disparu, paraît-il. On la retrouve dans quelques maisons, dans la région d'Aire-sur-la-Lys en particulier, mais elle se perd plus rapidement que celles qui se rattachent aux cérémonies funéraires.
De même, il se trouve peut-être encore des paysans pour croire qu'en allumant la chandelle bénite sous le ventre de leurs bestiaux ils les préserveront du mauvais sort. Mais je n'ai pu recueillir aucun fait attestant la persistance de cette croyance. Jadis, les chandelles bénites étaient toujours faites de cire d'abeilles. Elles devaient coûter relativement cher. C'est peut-être pour cette raison que des familles croyantes mais pauvres n'en avaient pas toujours une à la maison, et empruntaient, en cas de maladie grave ou de décès, celle d'une famille du voisinage. À présent, les cierges proprement dits sont souvent remplacés par de grandes bougies.
Le cierge familial n'est pas seulement allumé aux jours d'angoisse ou de deuil. Dans certains villages, l'usage veut aussi qu'il précède le nouveau-né qu'on porte à l'église pour le baptiser. C'est un enfant de la famille, le « parrain » ou la « marraine à la la chandelle » qui tient le cierge à l'aller et au retour. Cette tradition est respectée notamment à Busnes (près de Lillers), à Delettes (près d'Aire-sur-la-Lys), à Rebreuve (près d'Houdain).
Festin de la Chandeleur.
La Chandeleur est essentiellement une fête de femmes. Sa signification religieuse explique ce caractère, qui est particulièrement souligné dans la région d'Arras. Ainsi à Oisy-le-Verger, la messe de la Chandeleur, demandée par les « mairesses » est célébrée pour toutes les femmes de la paroisse. De même, à Berneville, à Simencourt, autres villages des environs d'Arras, il y a une grand'messe, pour les femmes. Ã l'issue de la cérémonie, la mairesse remet à son successeur la « chandelle de la Sainte Vierge » qu'elle a gardée pendant un an. Puis les femmes dit village se rendent chez la mairesse sortante, qui leur offre un repas copieux. On y admet bien quelques hommes, mais c'est surtout une réunion de femmes, où l'on bavarde et où l'on s'amuse jusqu'à une heure assez avancée.
Cette façon de célébrer la Chandeleur, par une messe suivie d'un festin, est assez conforme aux traditions des fêtes artésiennes. Il en est, d'ailleurs, de celle-ci comme de beaucoup d'autres : sa signification religieuse est de moins en moins familière au plus grand nombre, et, dans bien des endroits, dans les villes, dans le pays minier, l'usage du cierge de la Chandeleur tend à se perdre.
Les crêpes de la Chandeleur.
En revanche, le 2 février ramène une coutume gastronomique à laquelle le Pays d'Artois et les régions voisines restent, dans l'ensemble, très fidèles. C'est celle de faire des crêpes, dans la soirée.
Dans toute la région minière, l'habitude est générale. À Harnes « on fait des crêpes dans toutes les maisons. » Il en est à peu près de même à Bruay, Lens, Auchel, Divion, Sains-en-Gohelle, Angres, Avion, Wingles, Béthune, Hénin-Liét**d, Billy-Montigny, etc. À Lumbres, Esquerdes, Ecques (région de Saint-Omer) on en fait dans beaucoup de familles. De même à Lillers, Ames, Burbure, Aire-sur-la-Lys, et aussi à Desvres, Marquise, Le Portel (Boulonnais), à Calais, à Berck, et enfin dans toute la région d'Arras : à Croisilles, Saint-Léger, Oisy-le-Verger, Neuville-Bourjonval, etc. Dans quelques villages, pourtant, cette tradition n'existe pas ou a disparu. Ainsi à Thérouanne, à Pressy-lès-Pernes, quelques familles seulement font des crêpes à la Chandeleur. Sans doute, c'est souvent par gourmandise qu'on tient à ne pas abandonner le vieil usage. Néanmoins, bien des femmes, et peut-être aussi des hommes ? - croient encore, sans vouloir toujours l'avouer, qu'il faut faire des crêpes le jour de la Chandeleur pour avoir du bonheur toute l'année : « Faire des crêpes à la Chandeleur, c'est du bonheur » dit-on à Aire-sur-la-Lys, et ailleurs.
Plus souvent, on dit qu'il faut faire des crêpes ce jour-là « pour avoir de l'argent toute l'année. » Mme T. originaire de Barlin (région de Bruay), m'a dit, cette année, avec conviction « Je ne manquerai pas de faire des crêpes à la Chandeleur, pour avoir « de l'argent et du bonheur toute l'année ». À Lillers, on veut avoir « du pain et de l'argent ». Certaines pratiques dont je parlerai plus loin semblent indiquer qu'à l'origine ce qu'on voulait obtenir, en accomplissant les gestes traditionnels, c'était l'abondance, une assurance contre la disette. Puis, l'argent représentant de plus en plus, - en temps ordinaire tout au moins -, le moyen de se procurer tous les biens matériels, on a demandé au vieux rite « de l'argent » et non plus « de quoi manger »
Il ne suffit pas, du reste, pour être exaucé, de faire des crêpes et de les manger, ainsi que pourraient le supposer les non-initiés. Et d'abord, chacun doit faire cuire et faire sauter adroitement au-dessus du feu « sa » crêpe, celle qu'il mangera. On y insiste à Auchel; Angres, Wingles, Marquise… Malheur à qui la laisse tomber par terre ou dans les flammes C'est un présage fâcheux pour toute l'année, dit-on à Bruay, à Lens, à Hénin-Liét**d, et ailleurs. Celui qui fait sauter sa crêpe le plus haut sera particulièrement favorisé par la chance, affirment les gens de Desvres. Ce n'est pas tout. Il faut, en accomplissant ce petit exploit culinaire, avoir de l'argent sur soi, dans sa poche ou dans son bas (à Auchel) : « Avoir cinq sous dans sa poche » précise une vieille formule encore répétée à Pressy-lès-Pernes.
À Ames, l'opération se complique il faut retourner la première crêpe, en tenant une pièce d'argent dans la main (laquelle ?).
À Calais et dans plusieurs villages du Boulonnais, on cuit la première crêpe de la Chandeleur en faisant brûler le gui de la Noël. Cela porte bonheur.
À Lumbres et dans toute cette région, on recommande aux femmes mariées de tremper leur alliance dans la pâte à crêpes, toujours pour avoir du bonheur.
Mais la coutume la plus curieuse est celle qui consiste à conserver la première crêpe confectionnée dans la soirée jusqu'à la Chandeleur de l'année suivante. Voici quelques témoignages à ce sujet : « Ma grand-mère, après avoir fait un signe de croix sur la pâte, faisait une crêpe, elle la laissait refroidir, la roulait minutieusement dans un papier, et la jetait sur l'armoire, après avoir enlevé celle de l'année précédente et l'avoir brûlée. Et cela pour avoir toute l'année l'armoire à provisions bien garnie. Elle en faisait autant tous les ans, depuis son mariage. Elle avait pris cette habitude à Écoivres, petit village près de Mont-Saint-Éloi. » (O. Dupuich, élève-maîtresse de l’École normale d’Arras). « La première crêpe doit être conservée jusqu'à l'année suivante, afin de préserver la famille de la misère. L'an d'après on la brûle, dès que la première nouvelle crêpe est cuite. » (S. Lombard de Lillers). « On conserve une crêpe jusqu'à la prochaine Chandeleur, afin d'avoir de l'argent et des œufs toute l'année » (R. Bernard d’Avion).
« La première crêpe n'est pas mangée. On la met dans un papier et on la place en haut d'une armoire. On est sûr ainsi d'avoir de l'argent toute l'année. Bien qu'en réalité on n'y croie plus beaucoup, il est peu de maisons où on laisse passer ce jour sans faire des crêpes et sans accomplir ces rites. » (T. Brunet d’Harnes).
Ailleurs, on dit plus vaguement qu'il faut conserver une crêpe jusqu'à l'année suivante parce que cela porte bonheur.
Mais cette crêpe, gardée soit dans du papier, soit dans une boîte, se conserve-t-elle en bon état ? Pas toujours, je pense. Cependant, certaines personnes prétendent que la crêpe de la Chandeleur ne moisit pas. Une brave fille un peu naïve a affirmé à Mlle D. d’Arras, qu'elle avait vu des crêpes d'une année parfaitement conservées. Elle n'était pas loin de croire à un miracle. J'imagine que la composition de la pâte, le degré de cuisson, et l'état hygrométrique de l'air de la pièce où l'on garde la crêpe contribuent à son altération on à sa conservation en plus ou moins bon état.
Les Porteloises ont des traditions particulières. Là, il faut que la précieuse crêpe soit lancée avec adresse de la poêle sur l'armoire. Si elle s'aplatit sur le sol, c'est mauvais signe. Enfin, les vieilles femmes du Portel mettent dans leur porte-monnaie un peut morceau de crêpe de la Chandeleur qui doit leur porter bonheur et les préserver en particulier de se trouver sans le sou dans le cours de l'année. Quelques personnes en font autant à Calais, à Divion, à Burbure. Le morceau de crêpe, - si tant est qu'il en reste, - doit être remplacé au bout de l'année.
En somme, tandis que pour les personnes pieuses la Chandeleur signifie essentiellement la Bénédiction des Cierges, protecteurs des foyers, pour le plus grand nombre, - et même dans bien des familles qui n'ont pas abandonné toute pratique religieuse, - le mot Chandeleur évoque d'abord et surtout une tradition gourmande accompagnée de croyances superstitieuses plus ou moins assurées. L'habitude de faire des crêpes en famille le 2 février et d'en conserver une jusqu'à l'année suivante, - que nous retrouvons un, peu partout dans notre région artésienne, - n'est certainement pas liée à l'ép*sode de la vie de la Sainte Vierge que l'Église fête ce jour-là. Il y a tout lieu de croire que nous sommes en présence d'une coutume antérieure au Christianisme. Comme toutes les coutumes d'origine agraire, elle a la vie dure. La cérémonie religieuse de la Chandeleur a perdu une grande partie de ses fidèles la vieille pratique païenne garde les siens, qui continuent à demander aux rites séculaires la prospérité et le bonheur.
Dictons relatifs à la Chandeleur cités dans la région artésienne.
« À ch' Candéyer, on est à mitan garnier », c'est-à-dire qu’on est arrivé au milieu du grenier et on a consommé la moitié des provisions, du grain en particulier, sur lequel il faut vivre jusqu'à la prochaine récolte.
« À la Chandeleur, l'hiver s'arrête ou prend, rigueur » ; « Quand la Chandeleur luit, l'hiver quarante jours s'ensuit » ; « Quand le soleil luit à la Chandeleur, croyez qu'encore un hiver vous aurez ». On s'attend à une mauvaise période, froid intense ou pluie pendant six semaines si le soleil a luit sur les chandelles pendant la bénédiction et la procession.
Enfin, on prétend que le jour de la Chandeleur a lieu le mariage des petits oiseaux !"
Souvenir personnel. Ma mère, originaire de Linghem, née en 1926, gardait la première crêpe de la Chandeleur en haut d'une armoire. Elle était intacte un an plus t**d !
Pas-de-Calais décalé, 1er février 2026