26/08/2015
Aujourd’hui au travail
Ne résiste jamais a la tentation de vivre avec passion.
Extrait de Iolanda:
'' D'abord mes cuisses se sont mouillées sans que je m'en rende compte et ce n'était pas du sang mais de l'eau, de l'eau de citerne ou de l'aquarium, de l'eau faite d'eau et de membranes qui se répandaient tranquillement sous mes fesses, et après l'eau au centre, un poids au centre de mon corps, des tentacules qui s'écartaient lentement comme on disjoint les membres des défunts, et la première douleur comme une crampe qui m'écrasait le ventre ; les artères rapides, les veines énormes, les cartilages qui résistaient, la douleur qui s'évanouissait, le corps au repos enfin tranquille, puis une autre douleur, c'est le 25 août, vierge, signe intelligent, ordonné, méthodique, ennemi de l'aventure et du désordre, ''mettez le menton sous la poitrine et poussez'', la douleur blanche, ''poussez », je pousse, docteur, pourquoi dois-je expulser de moi la vie qu'il y a en moi, ''poussez, poussez, poussez, poussez'', les jambes prisonnières des étriers, et la sage-femme à des lieues de moi, et moi épuisée, ''poussez, mettez le menton sur la poitrine et poussez,'' peut-être que tu ne voulais pas naître et qu'on m'obligeait à te faire naître, peut-être que tu t'accrochais à moi pour m'entraîner avec toi pendant qu'on t'entraînait, 25 août, signe vierge, mais en quelle position se retrouve Mercure et quelles sont tes planètes, la douleur se superposait à une autre, et une autre à une autre encore comme les immeubles qui ont bu notre vie et notre passé, je ne veux pas de comprimés, ni manger, je ne veux pas de sérum, je ne veux pas de chimio, je ne veux pas avoir meilleure mine, je ne veux pas être plus grosse, tu ne voulais pas vivre et je t'ai obligée, tu voulais rester en moi et je t'ai expulsée et une voix ''on voit déjà ses cheveux ? Poussez, et le menton sur la poitrine'' j'ai vu le sang et l'enfant la tête en bas, huileuse et glissante et sale de moi et d'elle et ridée, liée à moi par une tresse. Et on m'a amenée dans une chambre sur un lit à roulette qui grinçait, et on t'a rapportée lavée et habillée, les cheveux noirs, les paupières tuméfiées comme des palourdes, c'est le soir, la nuit allait bientôt tomber et j'ai demandé qu'on te laisse sur mes genoux, on a allumé ma lampe de chevet, on a soulevé mon lit avec la manivelle du phonographe dans le grenier et un opéra ou un tango ou une valse a commencé à retentir et tu étais en paix et tranquille et tu ne pleurais pas, je t'ai placée plus confortable dans mes bras, elle dormait ou s'habituait au monde, je l'ai serrée contre moi, ma fille, ma fille, combien de temps sommes-nous restées comme ça ? Beaucoup de temps, nous avons arrêté le sérum, les injections et mes cheveux sont de nouveaux châtains et abondants, ils repoussent, on a placé mon dîner devant moi, et l'infirmier a ouvert la porte je l'ai supplié n'emmenez pas la petite, d'ici peu elle grandira et je la perdrai, d'ici peu elle cessera d'être mienne, elle sera mienne si peu de temps, j'ai déboutonné ma chemise, j'ai découvert ma poitrine, tu t'es appuyée doucement contre elle, j'ai caressé avec le mamelon ton front, le contour de tes joues, ton nez, et quand je me suis introduite dans ta bouche l'odeur des pommiers ombraient ta face, la certitude que je ne mourrai pas, que je ne mourrai jamais a dilaté mon sang, j'ai senti sur ma peau, ou à l'intérieur de ma peau, les canines que tu n'avais pas, et pendant que je me vidais de moi en toi, ma fille, j'ai compris que je naissais.''