17/09/2024
Depuis deux semaines à Tbilissi, en Géorgie, à rechercher sur l'Abkhazie. ..
A l'époque soviétique, l'Abkhazie est surnommée la perle de la Mer Noire. On raconte que lors de la répartition divine des territoires, les Abkhazes sont arrivés en re**rd (ils aiment rappeler qu'ils ont élevé la paresse au rang d'art), et Dieu les a trouvés sympathiques. Il leur a alors offert la région qu'il comptait se garder pour en faire son jardin. Une région fertile de mandariniers, de bougainvilliers, de plages, de montagnes et de lacs. L'Abkhazie est une splendeur entre le Caucase et la Mer Noire.
Fin des années 1980. L'Union Soviétique s'effondre, la Géorgie prend son indépendance. L'Abkhazie, soutenue (certains disent encouragée) par les Russes, réclame à son tour la sienne, et fait sécession de la Géorgie, avec qui elle est liée depuis plus d'un millénaire. C'est la guerre de 1991-1992, qui, entachée de massacres des deux côtés, se solde par le déplacement de 250.000 Géorgiens, soit 10% de la population du pays, à pied, à travers les montagnes. Les cadavres de civils jonchent les bas-côtés des chemins montagneux.
Depuis 2008, l'Abkhazie est officiellement occupée par les Russes. Elle compterait 240.000 habitants, dont la moitié d'Abkhazes ethniques (sur les documents d'identité officiels, l'Union Soviétique avait imposé la dénomination de l'ethnie de chacun de ses citoyens). L'autre moitié est composée de Russes, d'Arméniens et de Grecs. Quelques dizaines de milliers de Géorgiens vivent encore en Abkhazie, à Gali. C'est tout. L'indépendance de l'Abkhazie est reconnue par la Russie, la Syrie, le Venezuela et le Costa Rica, plus trois États micronésiens. Les Géorgiens n'ont plus le droit d'y pénétrer.
Si tu parles d'Abkhazie aux Géorgiens de quarante ans, les yeux s'humidifient instantanément. L'Abkhazie, c'est là où les oncles sont morts. C'est là aussi où se dressait le foyer, ou la villa de vacances. C'est le pays perdu. Le Moscou des "Trois Sœurs", un Moscou incendié, aux maisons occupées par qui vous avez combattu. ..
J'écris de la Maison des Écrivains de Tbilissi. Pendant les grandes purges des années 30, le poète Paolo Iashvili s'y est suicidé pour ne pas dénoncer son ami futuriste Titsian Tabidze, qui sera quand même assassiné ; s'y réunissaient les écrivains qui décidaient ensemble de qui était fidèle à la ligne officielle et qui ne l'était pas. De qui allait survivre et qui allait mourir. Les purges staliniennes suivaient l'annexion de la Géorgie par l'URSS en 1921, après trois ans d'indépendance et de social-démocratie.
A Tbilissi, on vit bien : le vin est bon, la bouffe aussi, on y danse, on y fait l'amour. La Géorgie, on s'en rappelle, c'est le pays de la Toison d'Or, de la magie de Médée et d'Aetes. Les immeubles sublimes s'effondrent, les vieilles vendent des figues. Celui qui se présente comme un étranger, les vieux lui parlent immédiatement en russe. Les jeunes, eux, s'y refusent, et parlent anglais.
Tbilissi est une ville intranquille, où, à un mois des élections législatives qui verront la Géorgie se tourner vers l'ouest ou la Russie, le manque s'appelle peut-être Europe, ou droits civiques, ou Abkhazie. Une ville où l'on se rappelle des poètes massacrés, où les rues prennent des noms d'écrivains et de chorégraphes. Une ville qui en chantant cherche à agripper son futur du bas d'une montagne qui ne s'écroule toujours pas, une montagne qui lui envoie ses chars.
La montagne presse son ombre sur la bouche de la ville. Le visage de la montagne est impassible, et soudain amical, et soudain brutal.