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21/04/2018

Saïd Sadi appelle à une convergence des diasporas nord-africaines - Découvrez gratuitement tous les articles, les vidéos et les infographies sur liberte-algerie.com

18/04/2018
Hafid Boutaleb , tu nous honores avec ta présence.SAid Sadi est un vrai embassadeur de la démocratie.
15/04/2018

Hafid Boutaleb , tu nous honores avec ta présence.SAid Sadi est un vrai embassadeur de la démocratie.

CONFERENCE DONNEE LE SAMEDI 14 AVRIL 2018 A L’UNIVERSITE DE QUEBEC A MONTREAL (UQAM) A L’INVITATION DE LA FEDERATION DES AMAZIGHS DE L’AMERIQUE DU NORD

« EMIGRATION NORD-AFRICAINE : ANALOGIES ET SPECIFICITES »

Bonsoir mesdames messieurs,

Merci à vous tous d’être ici présents alors que d’autres charges occupent plusieurs d’entre vous ; mais je pense que la situation qu’endurent nos pays comme le thème choisi par la Fédération des Amazighs de l’Amérique du Nord mérite que l’on se penche sur le destin nord-africain que tout appelle mais qui a été tant de fois contrarié.
Permettez-moi donc de saluer à un double titre les militants de la FAAN qui ont constitué cette organisation car elle resitue les enjeux à leur niveau le plus pertinent et qui augure de la possibilité de restaurer un débat de qualité et qui tire les échanges vers le haut. J’aimerais vous dire d’entrée que si avril 80 a eu l’écho qu’on lui connaît, c’est d’abord parce que ses animateurs ont su imprimer à leur discours une qualité et une dignité qui ont rassuré les populations et acculé le régime dans ses derniers retranchements. Merci donc d’avoir relancé les traditions de débats dignes et éclairants. Je sais le temps et l ‘énergie qui sont mis dans ce genre d’investissement, ce qui suppose disponibilité et dévouement pour le bien collectif. Par ailleurs, le principe même d’avoir exprimé la volonté de dépasser les sectarismes nationaux pour des échanges supranationaux mérite toute notre gratitude.
Nous faisons souvent certains rappels historiques qui s’imposent aujourd’hui ici plus que partout ailleurs. En 1958, alors que l’Algérie était encore dans une guerre qui se prolongera pendant quatre longues années, les trois partis de l’Istiqlal, du FLN et du Destour se sont réunis à Tanger pour conférer sur la façon de soutenir la guerre de libération algérienne mais aussi et surtout sur la suite à donner aux indépendances des trois pays. Je résume de mémoire la partie la plus importante de cette conférence. La suite naturelle de nos indépendances respectives ne saurait s’accomplir que dans la construction d’une fédération des Etats nord-africains. Nous sommes en 2018, soixante ans après cette déclaration, la frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc est fermée. L’organisation supposée porter ce destin collectif, l’Union du Maghreb Arabe, la si mal nommée, n’a jamais été autre chose qu’un carcan où des dirigeants géraient leurs ambitions quand ils ne suscitaient pas, avec une cynique connivence, des tensions pour justifier l’étouffement des revendications de leurs peuples à chaque fois que les abus de l’un d’eux venaient à être contestés. C’est ce fonctionnement un peu maffieux qui m’avait conduit à définir cet attelage comme un syndicat de chefs d’Etat.
Dans notre histoire commune quand les organes dédiés sont défaillants ou pervertis c’est souvent l’émigration qui a défait les nœuds qui étranglaient nos espérances. Ne l’oublions jamais, quand le fait colonial était donné comme un élan mondial irréversible, c’est la solidarité militante des Tunisiens, Algériens et Marocains qui a redonné conscience et confiance à nos communautés à travers l’Etoile Nord Africaine en 1926. Il est important que les générations actuelles sachent que c’est la fédération de France du FLN qui a relayé la lutte de libération dans une phase politique et militaire particulièrement délicate.
C’est vous dire que pour moi c’est un plaisir et un devoir d’avoir pris ces soixante douze heures pour échanger avec vous autour des origines, du développement et des possibilités de remobilisation des communautés des pays d’Afrique du Nord pour un nouveau destin régional.

Commençons par une évidence ; dans sa configuration sociologique et son vécu, l’émigration d’aujourd’hui n’a rien à voir avec les celles qui l’ont précédée. Entre le paysan kabyle ou rifain qui abandonnait sa terre pour subvenir aux besoins de sa famille en attendant de repartir au pays et l’universitaire qui s’installe définitivement en Amérique du Nord, il y a plus qu’un différence de ressenti, nous sommes face à un phénomène qui change d’ampleur et de nature. Reste qu’hier comme aujourd’hui, généralement, le départ est consécutif à une contrainte qu’elle soit sociale, politique ou économique.
Il est donc utile de jeter un regard sur l’histoire de ces mouvements migratoires pour donner corps à un débat sur leurs devenirs possibles en référence à leur pays d’origine et en perspective de ce qu’elles pourraient générer comme relations adaptées à une globalisation où les aspects historiques pèsent encore sur les constructions des relations entre grands ensembles régionaux.

L’émigration nord-africaine commence avec de timides départs à la fin du IXXe siècle. C’est la première guerre mondiale qui va engendrer les premiers mouvements de masse avec l’enrôlement des jeunes dans l’armée coloniale qui leur reconnaît le droit de mourir pour une France mais qui, dans le même temps, leur déniait le droit à la citoyenneté.
Cette irruption de la jeunesse nord-africaine sur le sol métropolitain va connaître une évolution différente selon ses origines. Les Algériens, subissant une colonisation de peuplement, vont se retrouver massivement dans les mines et l’industrie. Les Marocains et les Tunisiens, sous protectorat et en moindre nombre, seront, pour les premiers, plus présents dans l’agriculture et, pour les seconds, intimement liés à leur communauté juive, plutôt actifs dans le commerce.
Naturellement, cette catégorisation connaitra des remaniements selon les périodes et les régions, mais même la seconde guerre mondiale, qui consommera son lot de recrues de soldats issus des trois peuples, ne transfigurera pas fondamentalement ces répartitions.
Etrangement, les rapports entre les trois communautés étaient plus denses qu’ils ne le seront après les indépendances. Les associations dans les petits commerces n’étaient pas rares et les lieux de vie étaient généralement communs. Dans le livre qui vous est présenté aujourd’hui, Cherif Kheddam Abrid Iggunin, le chemin du devoir, vous lirez que c’est en écoutant des artistes marocains qui vivaient dans le même hôtel que Chérif Kheddam, a été remarqué. Alors qu’il n’était qu’un ouvrier parmi d’autres, il se plaisait à accompagner l’orchestre a capela. Le chef de groupe ayant remarqué la netteté du timbre de sa voix l’a engagé dans leur petite troupe. Vous découvrirez aussi dans ce récit que, plus t**d, quand il fera le choix d’une carrière musicale académique, c’est un musicien tunisien, Mohamed Jamoussi, qui, le premier, l’initiera au solfège avant qu’il ne s’inscrive aux cours des grands maîtres parisiens.
L’emblématique chef de la fédération de France du FLN, Omar Boudaoud, m’a raconté que pendant la guerre de libération, il n’était pas rare que des Marocains et des Tunisiens, informés du drame algérien par leur compatriotes restés au pays qui accueillaient des milliers de refugiés, appuient par des soutiens logistiques ou, même de façon opérationnelle dans certaines occasions, l’organisation nationaliste basée en France.
Sitôt les indépendances acquises, les trajectoires se séparent quand elles ne s’opposent pas à la suite de la contestation des frontières héritées de la colonisation par le Maroc et la Tunisie. Si avec cette dernière les choses ont fini par s’arranger par la négociation, le différend va connaître une autre tournure avec le Maroc puisqu’il va provoquer, dès 1963, ce que l’on appelle guerre des sables. Même si ce conflit n’a pas duré, il continue de peser sur les relations des deux pays, entrainant toute la région dans des tensions récurrentes qui hypothèquent à ce jour l’idée du vieux rêve de fédération des Etats nord-africains. Cette instabilité avait fragilisé dès le départ les trois pays qui, faute de pouvoir assurer leur propre sécurité et développement séparément, s’affilent au bloc occidental pour le Maroc et la Tunisie et au bloc soviétique, pour ce qui est de l’Algérie. Les trois Etats adhèrent au mouvement des non alignés mais personne n’est dupe. Et ce schisme géostratégique n’est pas sans impacter le vécu et les relations des communautés émigrées des trois pays.
D’abord, la politique de l’émigration de chaque Etat a été conduite de façon particulière.
La Tunisie sera le pays qui suivra le mieux sa communauté expatriée. Soucieux de ménager son alliance avec l’ancienne puissance coloniale, Bourguiba facilitera les allers et retours et encouragera les investissements de fonds émanant de France. Le contact permanent avec l’extérieur, maintenu à travers le tourisme, confère à l’émigré le rôle d’un acteur plutôt bien vu dans le pays et utile à la promotion de l’image nationale. Retirée de la ligue arabe, Tunis subira de façon moins oppressante les pressions du panarabisme qui dictent et orientent les conduites et les alliances des élites, ce qui n’est pas neutre sur les idées répandues dans la diaspora qui les retransmet à leur milieu d’origine par divers canaux.
Après son indépendance le Maroc suit à peu de choses près la même politique. Jusqu’à l’affaire Ben Barka qui provoque une rupture violente des relations entre Rabat et Paris avec ce que cela implique comme repli et contraction drastique des flux migratoires. Les conséquences économiques de cette affaire sont dures à supporter ; d’autant que la révolte du Rif de 1958, réprimée dans le sang, n’a pas vraiment cicatrisé. L’encouragement à l’émigration sera entrepris avec une rigueur et une arrière pensée politique qui ne seront jamais démenties. C’était à la fois une nécessité socio-économique et une soupape de sécurité politique. Commença alors une programmation méthodique de quotas répartis entre des pays comme la Belgique, la Hollande, l’Allemagne et plus t**d le Canada. Le bouillonnant Rif donnera les premiers contingents. Plus t**d, le Sousse sera impliqué dans cet exode. Il se distinguera essentiellement dans le développement des réseaux de petits commerces. Particulièrement quadrillée, cette génération restera confinée dans les limites des connexions sociales que lui assigne l’administration marocaine et n’entretient pratiquement plus aucun contact avec les communautés algérienne et tunisienne.
De son côté l’Algérie, avantagée par les accords d’Evain, voit son émigration, déjà bien établie en France, bondir après l’indépendance dans la foulée des Trente Glorieuses. Plus t**d, les regroupements familiaux dessinent progressivement un autre type de migration avec la féminisation et la naissance sur le sol français de la deuxième génération : c’est l’avènement des binationaux avec lesquels l’Algérie ne parviendra jamais à trouver un point d’équilibre.
Alors que le président Boudiaf avait donné son accord pour une prise de contact avec l’émigration pour étudier les formes les plus indiquées de son intégration dans le développement national, Bouteflika opposera un refus catégorique au motif que ces gens « ne sont pas contrôlables ».
Sur le plan politique, Alger a essayé, à travers l’Amicale des Algériens en Europe, d’encadrer ses expatriés avec des résultats qui furent rarement à la hauteur des moyens déployés. En dehors des retraités regroupés dans les foyers de la Sonacotra qui sont régulièrement mobilisés par les consulats à la veille de chaque élection, les élites répugnent à se laisser capter par les représentations de leurs pays ; ces derniers ne développant pas de grandes initiatives pour donner crédit à leur volonté d’intéresser les compétences basées à l’étranger.
Bref, au moment où le régime marocain pousse les habitants de ses régions les plus récalcitrantes à migrer, Alger, de son côté, ne manque pas de limiter ou de gêner par des contrôles aux frontières zélés voire humiliants les retours des émigrés.
C’est d’ailleurs dans la communauté émigrée que l’opposition a tenté de donner écho à ses messages. Le PRS a survécu outre Méditerranée, le FFS y a ressuscité à la fin des années soixante dix et le mouvement culturel amazigh a été puissamment relayé par les étudiants basés en France. Ces jeunes militants ont noué des relations avec des activistes marocains et, en plus faible nombre, libyens. Si ces contacts, peu connus du grand public, n’ont pas été partagés par les bases militantes, ils ont été d’un grand apport après le printemps d’avril 80, quand il a fallu donner à la revendication amazigh sa profondeur géopolitique. Les esprits étant présensibilisés par ces années de luttes clandestines où se sont liés des rapports dépassant les frontières, ont grandement contribué à assurer la diffusion d’un projet démocratique régional dont le substrat amazigh serait le code génétique.
Les péripéties de cette longue incubation militante sont largement développées dans l‘ouvrage consacré à Chérif Kheddam car, avant de devenir l’immense artiste qu’il fut, il a été un émigré qui a su mettre à profit toutes les possibilités qu’offrait son époque pour apprendre le français, se former à la musique puis mettre son art au service d’un combat porté une jeunesse avec laquelle il a développé une complicité qui en fait, avec Mouloud Mammeri, celui qui a le plus et le mieux fait immerger dans les couches populaires les luttes de notre génération.
Où en est l’émigration nord-africaine aujourd’hui ?
Vous le constatez dans vos vies personnelle, familiale et professionnelle, votre statut n’a rien de comparable avec les récits que vous avez entendus chez vos parents ou auprès des chanteurs des années cinquante et soixante.
Néanmoins cette évolution, essentielle dans sa composante, sa fonction et sa destinée finale, n’efface pas les singularités qui distinguent encore l’émigration nord-africaine. Le Maroc et la Tunisie qui se sont réconciliés avec leur diaspora ont des stratégies d’adaptation qui se traduisent dans les projets de développement économique et scientifique. Ce sont des expatriés, souvent binationaux, qui participent à l’implantation des antennes des grandes écoles françaises au Maroc. La zone industrielle de Casablanca où sont basées des milliers d’entreprises multinationales emploie des cadres formés à l’étranger qui sont rentrés a pays ou qui y travaillent à temps partiel...
En Tunisie, le tourisme sanitaire, source de devises non négligeable, est aussi pratiqué par de nombreux praticiens binationaux, la deuxième vie de l’industrie du textile doit beaucoup à l’apport financier de l’émigration…
L’Algérie peine à s’accommoder avec ses binationaux que la dernière révision de la constitution assigne à un statut de citoyens suspects en leur interdisant l’accès à des postes de responsabilité jugés sensibles. Et cela n’est pas le propre de la phobie d’un homme. C’est une appréhension générale du système algérien. En 1990, alors que le RCD gérait l’APW de Tizi Ouzou, nous avions élaboré une étude destinée à mettre sur pied une banque dédiée au drainage et à la mise en valeur des avoirs financiers des émigrés avait été finalisée et l’installation de la Financière de Kabylie allait voir le jour. Quelques semaines plus t**d, Ali Benouari, ministre du Trésor, m’annonce que le projet est bloqué par une décision qui… dépasse le gouvernement.
Dans la phase actuelle, le ret**d de la rive sud de la Méditerranée est essentiellement dû à des pouvoirs politiques dont les manques de crédibilité et de légitimité produisent un environnement économique peu propice à la performance et la compétitivité. Mais outre ce problème structurel, les trois pays auront à devoir affronter un déficit en ressource humaine qui est la conséquence directe de la dégradation des systèmes éducatifs livrés, il est vrai, à divers degrés, au conservatisme arabo-islamique. Un tel handicap ne peut être résorbé sur le court terme, quand bien même déciderait-on aujourd’hui de soustraire l’école à la tenaille du baathisme et de l’islamisme qui savent faire jonction quand il s’agit de s’opposer à la modernité. Il faudra une génération pour voir les premiers effets de cette refonte, du reste à peine entamée en Tunisie et au Maroc et dont on ne voit pas le moindre signe en Algérie.
Face à cette hémorragie du savoir, seule l’intégration adaptée de la diaspora peut permettre de faire face à l’urgence des problèmes. Un ami avec lequel je discutais récemment de ce drame eut cette belle formule : « dans cette anémie sévère, l’émigration est la seule perfusion compatible avec notre corps social ».
Il reste que pour être accueillie dans les meilleures conditions, la communauté émigrée doit aussi peser dans son pays d’accueil. Aucun pays nord-africain ne peut, seul, avoir la masse critique démographique pour faire infléchir les grands choix géostratégiques de l’Occident. A l’inverse, l’association des diasporas des trois pays aura le double mérite de convaincre de sa capacité à donner du sens et de la visibilité à un projet de développement démocratique en Afrique du Nord.
Comme toujours, il faut que les démocraties soient menacées sur leur sol pour qu’elles consentent à la lucidité. On peut supposer que le « qui tue qui ? » dévastateur n’aurait pas eu les sanglantes répliques d’aujourd’hui en Europe et en Amérique du Nord si la diaspora algérienne avait soudé ses rangs et si les démocrates nord-africains avaient fait bloc face au péril intégriste.
Les enjeux sont immenses. Pour l’heure, il est difficile de dire quand ou comment la terre d’Afrique du Nord, réconciliée avec son histoire et ses valeurs, va s’inviter en tant qu’acteur moteur de la stabilité et de la prospérité de la zone périsaharienne. Il reste une certitude, seule la promotion démocratique du sous-contient nord-africain peut nous associer à la marche du monde. Et dans cette légitime ambition, la reconstruction solidaire de nos émigrations est une des clés de notre destin.
C’est pour cela que je n’ai pas hésité à me libérer pour répondre à l’invitation de la Fédération des Amazigh d’Amérique du Nord qui, je le souhaite, contribuera à consolider les fondations de Tamazgha, matrice privilégiée pour redonner à la rive sud de la Méditerranée occidentale sa capacité à proposer un espace de paix et de modernité qui ne soit plus assujetti à un Orient dérivant auquel on nous a trop longtemps associés sans même prendre acte de notre Histoire.

Je vous remercie pour votre attention.

Said SADI

PS: La rencontre entamée à 14 heures s'est terminé à 19 heures après un débat qui a vu 23 intervenants exprimer leurs remarques et précisions sur cet appel à initiative.

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