13/04/2026
L’amertume de l’okok sucré : "Les Cris du silence" ou l'art du surplace
Se retrouver autour d’un plat d’okok salé. Il y a là quelque chose de simple, presque familier, comme les histoires d’amour qu’on croit connaître. Et puis il y a l’okok sucré. Celui qui surprend. Celui qui reste un peu plus longtemps en bouche, pas parce qu’il est agréable, mais parce qu’il laisse une trace étrange, difficile à expliquer.
Le film "les cris du silence" de Ngwenang Raza Benoue Brulline s’inscrit dans cette seconde saveur. Une histoire où l’amour ne se raconte pas comme une évidence, mais comme un déséquilibre qui s’installe presque sans bruit.
Adama aime Helles. Et elle ne fait pas semblant. Elle aime avec la régularité d’un cœur qui a oublié de se reposer. Elle donne, elle insiste, elle persiste, comme si l’amour était une porte bloquée qu’on finit forcément par forcer à coups d’attention. Helles, lui, vit ailleurs. Pas loin, mais jamais là. Présent comme un corps en location, absent comme une facture qu’on oublie de payer.
Autour d’eux, Ulrich et d’autres figures secondaires traversent leur quotidien et font émerger, par fragments, les tensions et les non-dits qui structurent leur relation. Le récit avance ainsi dans un espace intime, où les liens se révèlent surtout dans ce qui n’est pas dit autant que dans ce qui est montré.
Mais le film ne construit pas vraiment cette transformation. Il repose sur une répétition constante des mêmes situations. Adama donne, Helles ignore, et le cycle recommence. Cette structure crée une impression de stagnation. La dramaturgie manque de progression réelle. Ce que le film présente comme un conflit n’en est pas un, Helles n’oppose aucune véritable résistance, et Adama ne rencontre jamais d’obstacle capable de transformer son désir. Leur relation ne produit ni choc, ni évolution, seulement une répétition.
Le film repose entièrement sur la relation entre Adama et Helles, au point de ne plus exister en dehors d’elle. Mais cette dépendance révèle surtout sa faiblesse. Helles, censé être le pôle de tension, reste dramatiquement vide, sans volonté claire ni véritable capacité d’opposition. En retour, Adama se retrouve privée de toute autonomie narrative ; elle n’existe qu’à travers son attachement, sans désir propre, sans trajectoire indépendante. Ce déséquilibre ne produit pas un conflit, mais une inertie, rien ne résiste, rien ne transforme. Ce que le film présente comme une dynamique amoureuse n’est en réalité qu’une relation sans force dramatique, incapable de générer évolution ou choc. En construisant tout sur un axe aussi fragile, le récit finit par tourner à vide, révélant non pas la complexité d’un amour déséquilibré, mais l’incapacité du film à faire exister ses personnages autrement que comme des fonctions. C’est là que réside son véritable échec.
Le scénario souffre aussi d’un manque de densité dans les motivations. Adama est définie par son amour, mais peu par son identité propre. Helles, lui, reste une figure opaque, presque mécanique dans son indifférence. Même Ulrich, qui aurait pu enrichir la dynamique, reste sous-utilisé. Le résultat est un récit lisible mais peu évolutif, qui avance par accumulation plus que par transformation.
La mise en scène accompagne cette limite sans la dépasser. Le film reste enfermé dans des espaces récurrents, principalement les maisons des personnages. Les lieux ne deviennent jamais de véritables espaces narratifs. La caméra observe plus qu’elle ne raconte. Elle montre les actions sans chercher à leur donner une dimension supplémentaire. Le langage visuel reste simple, parfois trop direct. Le silence, thème central du film, n’est pas vraiment construit par l’image mais par les dialogues.
Le montage, lui, joue la sécurité jusqu’à l’ennui. Pas de virage, pas de secousse, juste une ligne droite qui s’étire comme un trajet Mvog-Ada Mokolo un lundi matin. Tu avances, oui, mais au rythme d’un taxi qui s’arrête tous les dix mètres pour gratter un client imaginaire. Les scènes montent à bord, s’entassent, puis descendent sans laisser de trace. Aucun arrêt ne marque vraiment, aucun départ ne relance. On circule, mais on ne voyage jamais. Et à force de ne rien couper franchement, le film donne l’impression de ne jamais décider.
Le ton, lui, reste d’une fidélité stable du début à la fin, comme un mbamois face à une occasion de vol. Ça ne dévie pas, ça ne tremble pas, ça tient la ligne coûte que coûte. Trop stable. Heureusement, le jeu des acteurs vient parfois fissurer cette surface trop lisse, apportant une sincérité qui empêche l’ensemble de sombrer complètement dans le vide. Le jeu de Clodine, incarnée par Jennifer Belengue, vient parfois fissurer cette surface trop lisse. Par son énergie, ses éclats, presque ses respirations de comédie involontaire au cœur de la monotonie, elle rappelle que le rire n’est pas un luxe mais une nécessité même dans un film qui oublie de le provoquer.
Sur le plan technique, l'image a une vraie qualité de surface. C’est propre, maîtrisé, parfois même élégant dans la composition. On sent une attention au cadre, à la lumière, à l’harmonie générale.
Mais cette qualité reste surtout décorative. Elle impressionne au premier regard, mais elle ne porte pas vraiment le récit. Elle ne crée ni tension, ni sens supplémentaire, ni profondeur dramatique. Elle habille plus qu’elle ne raconte.
Cette histoire, bien que construite sur des ressorts classiques de la comédie dramatique romantique, propose un retournement final assez satisfaisant. Le problème n’est pas le choix du genre, mais l’incapacité à lui donner une véritable densité dramatique. Le film reste en surface : il installe une situation, mais ne la transforme pas ; il répète des dynamiques sans les faire évoluer ; il montre des émotions sans leur donner de véritable trajectoire. À force de rester dans cette continuité sans tension réelle, l’œuvre finit par perdre ce qui fait le cœur même de ce type de récit : le conflit vivant, la transformation, le basculement. Ce n’est donc pas un film qui échoue à être original, mais un film qui échoue à être pleinement cinématographique dans ce qu’il raconte.
Aurore.Njere III
Le lien du film https://youtu.be/uic5Yr85SJ4?si=IMAwut-pOmFnHqjf
Rosine Officiel Jennifer Belengue Officiel