24/04/2019
Comment j’ai gagné mon premier Milliard de Lires italiennes, à 35 ans et sans travailler !
de Jean-Paul Pougala
J’ai fini mes études universitaires à 30 ans.
Un âge trop vieux pour la plupart de mes camarades italiens de l’époque. Mais qui me donnait un avantage décisif sur eux tous : j’étais plus mûr pour prendre du recul par rapport au titre pompeux de « Dottore » qu’on venait de nous décerner.
En effet, je n’ai pas suivi la tradition qui voulait qu’au lendemain de la soutenance, qu’on se précipite chez l’imprimeur établir sa première carte de visite avec dessus estampiller les 4 lettres qui devaient désormais précéder le nom : « Dott. ».
Car contrairement à eux, j’étais suffisamment âgé pour comprendre qu’il ne s’agissait au fond que d’un véritable certificat pour contenter des moutons qui devaient se mettre eux-mêmes en ordre pour se diriger automatiquement et tout naturellement comme formés pour le faire, vers l’abattoir de la vie, gérée et organisée par tant de prédateurs et de carnivores en attente de leurs proies.
Tous ces jeunes « Dottori in Economia e Commercio » étaient donc logiquement très heureux de s’installer dans le rôle de proie facile, mais mieux ordonnée que les autres sans ce certificat. Tout amusé, je les voyais annoncer avec fierté d’avoir été recrutés comme cadres, qui par Banco di Perugia, qui par Ina-Assitalia, qui par Credito Italiano et les salaires mirobolants pour l’époque qui allait avec.
Et lorsqu’on se rencontrait, les refrains étaient connus : « sais-tu que Paola Vanucci a été recrutée, sans concours, sans entretien d’embauche, mais juste sur dossier par le chocolatier Perugina avec un salaire de 2 millions de Lire (environ 1000 €) ? » ou bien, « Sais-tu que Marco Rossi vient d’être recruté par la Guardia di Finanza (la redoutable Brigade Financière qui avait la réputation de dépouiller tous les italiens qui ne pouvaient pas justifier leur teneur de vie élevée) ? ».
Mais moi je voyais tout cela avec facétie, avec espièglerie, avec amusement.
Confucius avait affirmé que « fais le travail qui te plait et tu ne travailleras pas un seul jour de ta vie ». Mais moi j’avais plutôt transformé cette phrase par une autre : « Si tu ne veux pas travailler un seul jour de ta vie, deviens Patron ».
A bien y regarder, je me suis rendu compte que ce sont en effet, tous mes amis qui venaient à peine de quitter les bancs de l’université qui allaient exécuter toutes les taches qu’il y a à faire dans ces banques, assurances, usines, puisque les vrais propriétaires ne travaillaient pas dans ces structures. Les propriétaires ne travaillaient pas du tout. Puisqu’il y avait mes camarades très heureux de le faire.
Ils étaient radieux d’être des millionnaires en Lire italienne et moi, je voulais plutôt devenir un milliardaire. Et je m’étais même fixé un cap : devenir milliardaire en seulement 3 ans. Mais le plus difficile était de répondre à la question : comment devenir milliardaire sans argent, sans capital évident et surtout, sans travailler ?
Je n’étais plus un étudiant, donc, je n’avais plus de prétexte pour continuer à vivre dans un contexte de privation. J’étais très bien placé, comme africain en Europe, pour savoir que lorsqu’on passe sa vie à regarder les prix des articles alimentaires avant de les acheter, c’était la preuve qu’on était passé à côté de la vraie vie. Avant cet état d’indigence était justifié par l’occupation à terminer mon cursus universitaire. Maintenant, j’avais terminé. Il n’y avait plus aucun prétexte possible.
Pour devenir milliardaire, même si en Lire italienne, je devais être lucide et réaliste. Pour cela, j’avais étudié les biographies des premiers milliardaires européens. Et j’avais constaté qu’ils avaient tous quelque chose en commun : les milliardaires italiens n’étaient pas ceux qui étaient partis chercher la fortune en Australie, en Belgique ou aux Etats-Unis, mais exclusivement ceux qui étaient restés en Italie, construire le pays, même dans un contexte de misère généralisée surtout après la Grande Guerre.
Les milliardaires allemands, n’étaient pas ceux qui avaient fui l’Allemagne détruite et mise à genoux à cause de la guerre, pour faire comme moi : prendre leurs valises pour changer de pays ou de continent. Mais ceux qui étaient restés chez eux, pour nettoyer les débris et rebâtir à la place des décombres et de la tristesse de tant de morts, l’espoir, la perspective, la vie.
J’avais construit qu’on devenait facilement riche en construisant ou en reconstruisant un pays. Et que dans ces conditions, je n’avais aucun espace à la reconstruction d’un pays comme l’Italie, puisqu’ils savaient mille fois mieux le faire que moi.
Et de toutes les façons, toutes les places disponibles à cette tache avaient déjà été occupées 50 ans avant mon arrivée en Italie.
Il était donc évident que je ne serais jamais devenu un Milliardaire en restant en Italie. Et qu’il n’y avait qu’un seul endroit au monde où ce rêve était possible : au Cameroun !
(…)
(…)
9 mois après mon transfert au Cameroun je fais un retour en catastrophe en Italie, complètement dépouillé de mes économies des années de privation comme étudiant.
Mais encore plus pauvre qu’avant, je n’avais pas abandonné mon rêve de devenir Milliardaire. Maintenant, j’avais 31 ans, donc encore plus conscient que pour que ce rêve soit un jour réalisé, je ne devais rédiger aucun CV, et donc, n’effectuer aucun jour, aucune heure de travail comme salarié.
J’avais tout de même revu mes prétentions à la baisse. Je ne voulais plus devenir Milliardaire en 3 ans, c’est-à-dire à 33 ans, mais en 5 ans, c’est à dire avant mes 36 ans, puisque je venais de perdre un an dans mon séjour au Cameroun.
Mais la suite des évènements va m’apporter la preuve que souvent dans la vie, lorsqu’on est à terre sans aucune porte de sortie apparente, c’est bien le moment où le cerveau marche le mieux et vous propose des pistes jamais explorées avant. Ce qui va faire que touche mon premier milliard de Lire italienne non pas à 36 ans comme j’avais prévu, mais à 35 ans et non pas grâce à l’Italie comme beaucoup d’africains de la diaspora l’aurait naïvement espéré, mais paradoxalement, grâce à mon pays que je venais de maudire, le Cameroun.
Pour y parvenir, j’avais décidé d’une stratégie en 3 phases.
Pour devenir Milliardaire sans travailler, je devais faire travailler les autres. Je décide donc, de faire travailler les italiens. Et puisque j’étais conscient que je ne serais jamais devenu milliardaire grâce à l’Italie ou aux italiens, il me fallait me replier chez moi et donc, faire travailler les italiens pour les camerounais. Et moi au milieu, à ne rien faire. Puisque l’italien devait travailler et le camerounais payer. Le système avait installé les uns et les autres dans des rôles d’actifs dans la production pour les uns et de passifs, dans la consommation, pour les autres.
Une fois que j’avais bien compris comment ce système marchait, ce n’était pas à moi d’y apporter des jugements de valeur et le taxer s’il était bon ou mauvais, mais juste m’organiser pour tendre la main et prendre ma part du pactole que les africains semblaient ne pas voir.
Oui mais les lignes qui suivent montrent clairement que les choses ne vont pas être aussi faciles que je l’avais étudiées et montées.
(...)
(A suivre... très bientôt)
Extrait de "in Fuga dalle tenebre" de Jean-Paul Pougala Einaudi 2007
Traduit à Tokyo, le 24 Avril 2019
-------
La suite sur le Racisme à Parugia, d'ici le 30 Avril 2019