29/05/2026
3/3
Cinq ans et quatre mois que Dorothée, 94 ans, ne consulte plus ses emails, ne conduit plus sa voiture, n'appelle plus son boucher pour obtenir les meilleurs rotis, que la parfumerie de l'opéra ne l'écoute plus raconter la vie de ses petits-enfants et que le téléphone ne goûte plus à sa voix élégante. Plusieurs mois que sa maison était vide. Après le départ de Parrain en novembre de covid -1, les murs semblaient déjà trembler. L'escalier ne servait guère plus qu'au chien et aux soignantes, la cuisine quant à elle, témoin des derniers chabrots, avait perdu son âme d'adolescente.
Voilà la vieille-dame en vente. A l'imaginer être le toit de quelqu'un d'autre nous a tous foutu un coup. Quelques discussions plus t**d et certaines concessions faites, voilà mon frère se portant garant pour adopter la vieille et son plancher grinçant.
Pas encore liés depuis trois mois que l'aïeule passe déjà au bistouri.
Planchers éventrés, tapisseries arrachées, cloisons détruites, murs réduits à néant, parquets troués, gravas amassés.
Des décennies de vie commune, d'amour, de passages, de haine, de voyages... Des décennies de souvenirs évaporés. "Repartir sur des bases saines".
Je me balade, l'impression de découvrir un lieu abandonné, qui ne m'est pas familier. Je peine à reconnaître telle ou telle pièce, puis, tel un flash, des images font irruption. Beauté de la mémoire ? Tous sont teintés d'un léger voile blanc, me signifiant que plus rien ne sera comme avant dans cette demeure.
Pièce après pièce.
Salon, pièce à vivre, salle à manger, bureau, chambres, couloir de la cuisine... méconnaissables mais sur le mur, les stries d'un placard encastré. Les provisions. C'était là.
Les souvenirs ne sont, tout à coup, plus flous. Sourire, un goût amer se loge dans mes joues, la voix de nos grands-parents - as-tu fait tes provisions ? - , le moteur qui tourne, je serai en ret**d à l'école. On est un mardi, il est 13h56, et je me charge en Kinder Bueno et autres sucreries que je partagerai avec mes camarades de classe.