La Vie ardente

La Vie ardente Un méchoui de culture, un braséro littéraire, une flambée d'artistes. Directeur artistique Paulo dos Santos (réalisation et montage)

22/10/2023
  Je suis bien placée pour te dire que non, tout compte fait, on ne regrette jamais d’avoir un Delbos dans sa vie.
09/09/2022

Je suis bien placée pour te dire que non, tout compte fait, on ne regrette jamais d’avoir un Delbos dans sa vie.

« On ne peut pas tout expliquer, non, mais face au désespoir, demeure la possibilité d’une échappée, une vie clandestine...
30/08/2022

« On ne peut pas tout expliquer, non, mais face au désespoir, demeure la possibilité d’une échappée, une vie clandestine, née d’un court-circuit. Je me demande si Nathalie Ménigon ne fonctionne pas ainsi depuis toujours, avec ce don d’effacer ce qui la bouleverse, de « se promener dans le vent », ainsi qu’elle le formule, en agitant la main dans les airs : « Ce n’était pas si mal, de traverser les jours sans mémoire, ni conscience. »

C’est peut-être cela qui me touche chez Nathalie Ménigon : le désir de l’échappée. Et la prise de conscience, récente, d’une interruption de courant. Elle approche à petits pas, infiniment prudents, du grand blanc de son existence, et s’apprête à soulever doucement, très doucement, le voile qui recouvre ses souvenirs, à regarder ce qui est là, juste derrière, semblable à un couteau, ou à une plaie. Ce qui s’apparente à la haine du pouvoir, des bourgeois, mais aussi à de la compassion, une fragilité, une sensibilité d’écorchée vive, ce choc électrique qui a tout fait sauter. La douleur qui est la sienne, et, juste à côté, la douleur qu’elle a infligée. »

Monica Sabolo. La Vie clandestine. Paris, Gallimard, 2022.

« Eugénie s’est arrêtée devant une fenêtre et observe le parc et ses arbres morts. Fut un temps où les mendiantes croupi...
24/08/2022

« Eugénie s’est arrêtée devant une fenêtre et observe le parc et ses arbres morts. Fut un temps où les mendiantes croupissaient au fond d’une cellule et se faisaient mordre les doigts et les orteils par des rats. Fut un temps où les prisonnières avaient été libérées par centaines dans le seul but d’être abattues sauvagement à l’entrée de l’hôpital. Fut un temps où une femme adultère pouvait être enfermée pour la seule raison qu’elle était adultère. L’hôpital a aujourd’hui l’apparence apaisée. Mais les spectres de toutes ces femmes n’ont pas pour autant quitté les lieux. C’est un endroit chargé de fantômes, de hurlements et de corps meurtris. Un hôpital où les murs seuls peuvent vous faire devenir f***e si vous ne l’étiez pas en arrivant. Un hôpital où derrière chaque fenêtre quelqu’un épie, quelqu’un voit ou a vu. Eugénie ferme les yeux et inspire profondément : il faut partir d’ici. »

Victoria Mas. Le Bal des f***es. Paris, Albin Michel, 2019.

***es

« À l’ouest d’Arkham la montagne devient sauvage avec des vallées dont nulle hache n’a jamais troublé les bois profonds....
21/08/2022

« À l’ouest d’Arkham la montagne devient sauvage avec des vallées dont nulle hache n’a jamais troublé les bois profonds. Il y a des ravins sombres et abrupts où les arbres poussent avec des formes fantastiques, et où coulent de maigres ruisseaux qui n’ont jamais reçu un rayon de soleil. Sur les pentes plus douces on trouve d’anciennes fermes et des cottages couverts de mousse, tassés contre la roche, comme s’ils couvaient à jamais les secrets de la Nouvelle-Angleterre sur le rebord des abîmes ; mais ils sont tous abandonnés maintenant, leurs larges cheminées s’effondrent, et les bardeaux des murs gonflent dangereusement sous les toits brisés.

Les anciens habitants sont partis, et les étrangers n’aiment pas vivre ici. Des Canadiens français s’y sont essayés, des Italiens s’y sont essayés, et les Polonais sont venus et repartis. Ce n’est pas à cause de quelque chose qui puisse être vu ou entendu ou compris, plutôt à cause de ce qu’on imagine. Ce n’est pas un lieu favorable à l’imagination, ou qui apporterait la nuit des rêves bienfaisants. C’est cela qui garde les étrangers à l’écart […]

Dans la zone découverte, principalement le long du tracé de l’ancienne route, il restait quelques petites fermes dans les collines ; parfois avec tous leurs bâtiments encore debout ou juste quelques-uns, ou quelquefois rien qu’une cheminée solitaire ou une grange. L’herbe et la bruyère dominaient, et les choses furtives et sauvages faisaient bruire les fourrés. Sur toute chose restait un relent de nervosité et d’oppression ; une touche d’irréalité ou de grotesque, comme si quelque vital élément de perspective ou de clair-obscur s’était détraqué. Je ne m’étonnais plus que des étrangers n’aient pu demeurer, ce n’était pas un lieu pour y dormir. C’était plutôt un paysage du peintre Salvator Rosa ; beaucoup plus comme quelques bois interdit dans un conte de terreur. »

H.P. Lovecraft. La Couleur tombée du ciel suivi de La Chose sur le seuil. Traduction de François Bon. Paris, Points, 2015.
The Thing on the Doorstep, 1937 pour l’édition originale.

Lettre 77[Paris, vendredi 30 avril 1847]« Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie. Il ...
19/08/2022

Lettre 77
[Paris, vendredi 30 avril 1847]

« Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie. Il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui dans l’âme qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochée du soleil. Si donc tu prends l’amour comme mets principal de l’existence : non. Comme assaisonnement : oui.

Si tu entends par aimer, avoir une préoccupation exclusive de l’être aimé, ne vivre que par lui, ne voir que lui au monde de tout ce qu’il y a sur le monde, être plein de son idée, en avoir le cœur comblé ainsi que le tablier d’une enfant qui est rempli de fleurs et qui déborde de tous côtés, quoiqu’elle en porte les coins dans sa bouche et qu’elle le serre avec ses mains, sentir enfin que votre vie est liée à cette vie-là et que cela est devenu un organe particulier de votre âme : non !

[…] si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer ; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que tous les plus grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien et que les petits vous coûtent : oui. […]

Si cette lettre te blesse, si c’est là le coup que tu attendais, il me semble qu’il n’est pas si rude. Tu me priais tant de t’assommer ! N’en accuse au reste que toi seule. Tu m’as demandé à genoux que je t’outrage ; eh bien non, je t’envoie un bon souvenir. »

Gustave Flaubert. Lettres à sa maîtresse. Tome I. Rennes, Éditions La Part Commune, 2008.

« Voilà l’avenir que Mouchot s’était tracé quand, au milieu de ses pensées, il entendit derrière lui le couvercle de son...
18/08/2022

« Voilà l’avenir que Mouchot s’était tracé quand, au milieu de ses pensées, il entendit derrière lui le couvercle de son récipient émettre un bruit impatient. Des bulles tapotaient les parois, montaient fiévreusement et crevaient la surface.
Il souleva la cloche de verre. Un énorme nuage de vapeur lui couvrit le visage. En quelques minutes, la chaudière était parvenue à ébullition. Le soleil avait traversé la surface de verre de la ventouse, mais la vapeur était restée bloquée à l’intérieur. Il avait accumulé de la chaleur dans un point, grâce à un instrument de médecine, et l’avait empêchée de se perdre au-dehors. La concentration pratique de l’énergie solaire venait d’être découverte. […]

Une excitation, mêlée de crainte, gonfla son cœur. Ils ouvrit les fenêtres et les volets, leva le poing le point et le tendit vers le ciel, comme s’il voulait provoquer le soleil en duel. Il prit sa veste et son chapeau et se rendit d’un pas triomphant au registre des brevets, à la Chambre de commerce, avec une naïve insolence, pour informer l’Académie qu’un nouveau savant venait de faire irruption dans la science.
À le voir ainsi, sortant de son petit appartement d’Alençon, le pas pressé et enfantin, personne n’imaginait que cet homme anonyme et quelconque ferait un jour la une des journaux et qu’on l’appellerait le “Prométhée moderne.” »

Miguel Bonnefoy. L’Inventeur. Paris, Éditions Payot & Rivages, 2022.

« De toute l’histoire vous ne retenez que certains mots qu’elle a dits dans le sommeil, ces mots qui disent ce dont vous...
17/08/2022

« De toute l’histoire vous ne retenez que certains mots qu’elle a dits dans le sommeil, ces mots qui disent ce dont vous êtes atteint : Maladie de la mort.

Très vite vous abandonnez, vous ne la cherchez plus, ni dans la ville, ni dans la nuit, ni dans le jour.

Ainsi cependant vous avez pu vivre cet amour de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant qu’il soit advenu. »

Marguerite Duras. La Maladie de la mort. Paris, Les Éditions de minuit, 1982.

« Je n’ai jamais su me maquiller, parler en public, mettre une minijupe, me prendre au sérieux, montrer mes jambes, acce...
07/08/2022

« Je n’ai jamais su me maquiller, parler en public, mettre une minijupe, me prendre au sérieux, montrer mes jambes, accepter mes réussites, mes défaites, mettre des talons hauts.

La moitié de ma vie, je l’ai passée à me dissimuler sous des vêtements ternes et trop larges. Je portais des lunettes à la monture boiteuse réparée avec des bouts de scotch. Dans mon allure, il y avait toujours un détail qui rendait l’ensemble disharmonieux, comme une annonce faite au monde que j’étais abîmée à l’intérieur. M’habiller en femme, exposer mes charmes me semblait trahir la petite fille anxieuse que j’étais encore. […]

L’alcool réconcilia ces contradictions. L’alcool me permit d’oser m’habiller sexy, de m’exprimer devant des gens, de faire monter en flèche mon estime de moi et de parler plusieurs langues étrangères couramment pendant quelques heures. L’alcool me donnait la toute-puissance dont j’avais toujours rêvé, il me décernait le prix Nobel de l’être humain le plus important de la terre. »

Stephanie Braquehais. Jour Zéro. Paris, L’Iconoclaste, 2021.

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