02/06/2026
'' '' est un recueil de vingt-six fables en vers qui entend renouer avec la tradition moraliste à la manière de Jean de La Fontaine tout en l’ancrant dans notre univers contemporain. L’intention consiste à faire réfléchir le lecteur par le détour animalier et allégorique. Mêler la verve du fabuliste classique à des références locales constitue assurément une ambition louable. Le résultat, hélas, s’apparente à un naufrage littéraire presque intégral. Derrière une façade de versification irrégulière et quelques références culturelles parfois suggestives, le recueil s’effondre sous le poids de tares fondamentales : un schéma narratif incohérent, des causalités défectueuses et une morale posée en exergue ou en clôture sous forme d’assertion plutôt que produite par l’effet même de la scène. La plupart des personnages animaux n’acquièrent aucune épaisseur psychologique ; ils exécutent naïvement une fonction quasi administrative, comme de simples silhouettes allégoriques privées de toute nécessité dramatique.
Mais nous le savons (en tout cas ceux qui le savent), la fable est une forme particulière d’apologue qui désigne tout récit à portée moralisante. Selon , la fable s’organise à partir de la morale que l’on veut démontrer : [ pour faire un bon apologue, il faut d'abord se proposer une vérité morale, la cacher sous l'allégorie d'une image qui ne pèche ni contre la Justesse, ni contre l'Unité, ni contre la Nature ; amener ensuite des acteurs que l'on fera parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien les nuances du Riant et du Gracieux, du Naturel et du Naïf ] Ainsi, la fable raconte une seule et unique action reposant sur des jeux d’opposition très nets entre des personnages, à l’instar des récits mythiques analysés par . Dès et , ces oppositions sont le plus souvent annoncées dans le titre lui-même, qui met aux prises, par exemple, une biche et une vigne, une grenouille et un bœuf, un corbeau et un renard, etc. D’entrée de jeu, le lecteur se trouve donc placé devant une situation entre ces personnages, qui constitue le moteur du récit et en noue l’intrigue.
Dans les fables à deux personnages, ''la fable connaît toujours un conflit, c’est-à-dire un antagonisme entre les acteurs fondé sur des intérêts divergents''.
Souvent et alors très souvent, les deux personnages occupent des positions subjectives profondément dissemblables. L’un se vante de sa force, de ses habiletés ou de son importance : il occupe une position haute ; l’autre apparaît comme faible ou démuni : il occupe une position basse. Grâce à un événement narratif imprévu, celui qui se trouvait initialement en position haute se retrouve en position basse, et inversement. On en voit une illustration exemplaire dans de . Le chêne, qui se glorifiait de sa solidité et méprisait le roseau, est renversé par la tempête, tandis que le roseau demeure intact parce qu’il a su plier sans se rompre. Les deux personnages effectuent ainsi un parcours inverse. Ce schéma, désigné comme un ''double renversement'', se rencontre dans des dizaines de fables parmi les plus célèbres.
Par ailleurs, la fable se prête moins bien que le conte à une identification immédiate du lecteur à un personnage. Cette difficulté à se projeter directement dans le récit a pour effet de maintenir le lecteur dans l’expectative et de le placer dans la position d’un observateur, voire d’un juge. La fable s’adresse ainsi davantage à l’ et à la qu’au goût de l’ ou de la . C’est précisément ce qui en a fait, depuis des siècles, un genre privilégié pour servir à ''l’éducation des peuples''.
Est-ce le cas dans de Christian Gombo ?
Loin de vouloir faire couler un fleuve de mots sur son immense imaginaire, on le sent et on le voit au fil de la lecture ; et loin de vouloir traîner à parler de son écriture d'écrivain audacieux, car oui, on le ressent : Christian Gombo se veut ''Artiste-Écrivain'' avant tout. Ce qui donne à son écriture un côté original. Dès qu'on le lit, on peut le reconnaître ; voilà un auteur qui refuse les sentiers battus. Ça, c'est de l'Écrivain Maudit ! [ Un païen me dira : ''Mais LesFrères Che ché, combien de Gombo as-tu déjà lus, dis-donc ?'' Eh bien, j'en lis un peu beaucoup. ] Et quand on se laisse emporter dans un tel imaginaire maudit, on y fait des tours, des détours, on s'y perd parfois, puis l'on finit par s'y habituer, et l'on s'y fait, en devenant ami des chats noirs et des hiboux ; peut-être qu'on devient, en fin de compte, aussi, un tout p'tit peu partisan de la malédiction de l'auteur. Car selon la légende, Christian Gombo est un écrivain maudit.
Mais bon... laconiquement, loin de son style propre à lui, un style salué par beaucoup, loin de cet imaginaire toujours et déjà si vaste qu'on y entre comme dans un labyrinthe dont les murs seraient faits de songes, loin de cette volonté manifeste de faire de la littérature avant de raconter une histoire, loin enfin de toute cette beauté, embrassons maintenant la grande laideur de Le Sage avait raison.
En réalité, une fable constitue un dispositif logique : le récit produit une situation, les personnages agissent, une conséquence survient, et cette conséquence porte ''Naturellement'' la ''Leçon''. Christian Gombo a bafoué ce mécanisme élémentaire. Il raconte des anecdotes avant d’y coller une maxime finale (là est le grand problème), alors que la morale devrait être l’émanation organique du destin des personnages et non une étiquette apposée brusquement par l'auteur après coup. En somme, l’auteur a confondu la fable avec un défouloir thématique où s’accumulent slogans, intentions morales et effets de rime, sans jamais tenir compte de la véritable colonne vertébrale de ce genre : l’Articulation Logique entre Récit et Leçon Morale.
Gombo écrit, mais ses récits semblent progresser par juxtaposition d’idées plutôt que par développement dramatique. L’auteur accumule des situations arbitraires, des retournements immotivés et des conclusions plaquées, donnant ainsi l’impression d’un assemblage précipité où la morale n’éclaire plus le récit, mais tente laborieusement de réparer après coup son déséquilibre fondamental. L’auteur renonce explicitement à la morale elle-même. On lit souvent : ''À chacun de méditer et d’en tirer la morale qu’il désire croire'' (Fable XI). Mais une telle formulation ne relève nullement d’une ouverture interprétative raffinée ; celui qui ignore ce que signifie sa propre fable abdique sa fonction même d’auteur moraliste, sauf si l'auteur, ''Maudit Soit-Il'', a, par méchanceté, voulu cacher la leçon morale... Au cas contraire, ce serait un aveu explicite d'un trébuchement, surtout à remettre aux calendes grecques, car oui, Le Sage avait raison, mais la Fable a bien tort !
LesFrères Che Ché ☕[ 02/ Juin ]
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