Le Flying Bum

Le Flying Bum Comme une erreur de pensée, j'ai des ailes aux pieds. Je ne pourrai jamais, jamais m'arrêter. (J.-P. Ferland)

Il était une fois au centre d’achat.Silence total et la lumière orange, celle faiblarde et blafarde des lampes de sécuri...
12/22/2025

Il était une fois au centre d’achat.

Silence total et la lumière orange, celle faiblarde et blafarde des lampes de sécurité dans le centre d’achats désert. Pas une âme qui vive. Presque.
Il crèche directement sur le plancher du centre d’achats, entre une machine à Coke et un photomaton. Des centaines de milliers de tuiles de céramique grise alignées bien droites entre les portes tournantes près du McDonald à un bon demi-kilomètre de là et le Zeller’s aussi loin du coté opposé. Quelques grondements électriques étouffés.

Au petit matin, il se déplie pour s’apercevoir qu’elle est partie, sa couverture et toutes ses autres choses aussi. Comme une brume suspendue dans l’édifice qui apparaît, colorée momentanément par les lampes de sécurité qui s’allument de temps en temps. Deux longues banquettes bleu poudre campées au centre de l’allée, dos à dos, et il grimpe dessus, un pied sur une chaise l’autre sur son dossier, mais il n’y a personne en vue et il redescend, il retourne se payer un Coke dans la machine.

Ils ont dormi entre une machine à Coke et un photomaton. Au début, le sol était froid. Elle affirmait haut et fort que sa couverture était plus épaisse que la sienne et insistait que ce soit la sienne qu’on installe directement au sol, en premier. Elle se faisait un petit nid contre lui et elle aimait sa chaleur. Cette sorte de chose commençait à faire une différence pour elle.

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une faible lumière orangée. Debout sur le dossier des bancs comme une vigie du haut de son mât, à peu près à mi-chemin entre les portes tournantes près du McDonald et les portes closes du Zeller’s, il cherche où elle a bien pu passer. Ne trouve rien, il retourne à son camp de base et se paye un Coke. Dans le silence angoissant du mail abandonné, il apprécie tellement le son des pièces de monnaie qui dégringolent dans la machine et tombent rejoindre les autres pièces et tout le bazar cacophonique du mécanisme et la boîte d’aluminium qui déboule puis tombe dans la chute, tellement beau qu’il s’est offert un autre breuvage, une Root Beer cette fois-ci, un Pepsi, va savoir.

Le derrière de la machine à Coke dégage une petite chaleur. Le photomaton, plus large, les aide à se tenir cachés. Cachés de qui, ils ne sauraient dire, des rais de lumière comme de longs fils rouges tendus ont remplacé le surveillant de nuit. Mais ils savent y circuler dans une intelligente gymnastique. Ils sont allongés l’un contre l’autre dans le ronronnement du compresseur de la machine à Coke, et elle lui dit, “Je suis contente de m’être enfargée sur toi. Tu n’as aucune idée de combien ça faisait longtemps, c’est quoi les chances, hein?”
“Je peux essayer de deviner si tu veux, si tu me donnes trois chances. Ça fait tellement longtemps que je ne fais rien que m’écouter penser.” dit-il.
Les portes tournantes ne tournent plus à cette heure-ci, il ne reste plus que la brume orange qui apparaît au petit bonheur des lampes de sécurité. Ils sont allongés sur le côté, son dos à elle contre sa poitrine à lui, et il peut tout voir par-dessus sa tête à elle. Ses bras se croisent devant elle. Sa tête à elle repose sur son biceps droit. Sa tête à lui repose sur un livre qu’il n’a jamais fini, un Alexandre Jardin élimé. Sa main gauche l’enveloppe, les doigts de leurs mains gauches s’entremêlent.

Il se réveille, elle n’est plus là, mais il se sent comme si elle avait été là, il y a un bref moment à peine. Il regarde tout le tour et ressent un frisson. Des particules d’humidité glaciale pendent dans l’air aux teintes orangées.
Il se paie un Coke, se secoue et roule son bazar. Il examine son visage dans le miroir collé sur le photomaton et constate que son rouge à lèvres a laissé une tache sur son front. Elle s’est probablement retournée un moment et a collé sa bouche contre son front. Il s’en souvient maintenant.
Lorsqu’il s’est réveillé, elle n’était plus là, mais il ressent qu’elle avait été là, tout juste un moment avant. Il se sent les mains. Elles portent une vague odeur d’elle.

Étendus l’un contre l’autre, les couvertures bien droites, leurs choses bien rangées près d’eux, ils ont une conversation.
“C’est pas Noël à soir?”
“As-tu des souvenirs de ton enfance, toi?” lui demande-t-elle.
“Du jour où ça s’est arrêté, oui. L’enfance d’un petit garçon ne survit pas à sa mère.”
“Je me rappelle de la mienne,” dit-elle, “j’étais comme ça mais longtemps avant j’étais différente.”
“Comment ça?”
“Pas comme ça en tous cas. J’ai déjà été moins malheureuse, comme maintenant.”

Il essaie de ne pas toujours respirer dans le derrière de sa tête, mais c’est difficile, et cela n’a pas l’air de trop la déranger de toutes façons.
Sa couverture sent légèrement la réglisse noire, très légèrement, comme quand la réglisse noire est passée date, éventée, même quand la réglisse noire n’a rien à voir là-dedans, de l’anis peut-être?

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée sur une brume subtile. Elle avait déjà été moins malheureuse, se rappelle-t-il. Mais elle était nulle part maintenant. Deux banquettes bleues dos à dos sur un océan de céramique grise, mirador inutile. Il se paye un Coke, une canette de Root Beer, une orangeade, va savoir.

“Est-ce que c’est pour moi?” demande-t-elle en pointant la canette de Root Beer.
D’où elle est revenue, il ne saurait dire. Elle se lèche le pouce et elle lui frotte le front en souriant pour faire disparaître la tache de rouge à lèvres. Il lui attrape le poignet pour l’arrêter. La tirer vers lui.

Ils ont pris quatre photos dans le photomaton, en riant; elle, assise près de lui prise en flagrant délit de se replacer les couettes rebelles, puis elle qui est assise sur ses genoux comme sur le père Noël, puis son bras qui entoure son cou, puis le sien qui entoure ses hanches, le petit rideau du photomaton resté ouvert tout le long parce que personne au monde n’aurait pu les voir autant rosir d’amour.

On ne se doit qu’à l’enfant qu’on a été*, pense-t-il en fermant ses yeux.



Joyeux Noël!

*d’Alexandre Jardin.

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Bonne petite lecture estivale.

Le billet pour assister à un strip-tease d’Adéline Labine se vendrait un dollar et une crème glacée. Les termes et conditions du contrat indiquaient : Le dollar se payait avec un billet d’un dollar…

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