08/10/2021
LISE PELLERIN 1955 - 2005
À une main de ton coeur
Tu pointais l'index vers un avenir rapproché. Ta main pivotait, tournait vers le ciel, s’ouvrait, prête à saisir la vie immédiate, et la saisissait. Plus que le devoir, j’ai l’amour de ta mémoire.
La ligne brisée
Au printemps de 1995, nous étions à la recherche d’un symbole visuel, un logo, pour l’Atelier À L’ÉCART. Devant une feuille blanche, j’y allai de quelques essais peu concluants.
Lise s’approcha pour m’observer alors que je traçais une simple ligne sur le papier. Elle eut cette gestuelle qui lui était si particulière. Elle pointa l'index et referma sa main, comme si elle avait attrapé la vérité et qu’elle la gardait au creux de sa paume. Elle me dit: « Cela pourrait être une ligne brisée, c’est le premier exercice que j’ai appris quand j’ai commencé à dessiner.» Elle prit le crayon, traça une courte ligne, souleva le crayon, et continua le trait un centimètre plus loin. Mécaniquement, j’ajoutai le petit trait manquant, juste au dessus de l’endroit où il aurait dû se trouver pour former une ligne continue. Notre logo apparut pour la première fois à ce moment. Répétée sur les feuillets, affiches, publicités, communiqués, la ligne brisée, premier exercice, symbole parfait, devint l’image de notre lieu. On le vit même apparaître sous la forme d’une «clôture à neige» sur le toit de l’atelier juste au dessus de la porte d’entrée. Et nos saisons passèrent sous le signe de la ligne brisée.
Dix ans plus t**d, à l’hiver 2005, Lise ouvrit soudainement sa main devant moi et me montra sa ligne de vie en disant: «Regarde, ma ligne de vie, là, elle est brisée». De fait, la ligne s’interrompait tout net, en plein milieu de sa course, pour continuer un centimètre plus loin. Dans ses proportions mêmes, c’est sa propre ligne de vie que Lise avait tracée dix ans auparavant.
Et mes saisons se poursuivent sous le signe de la ligne brisée. Mes pas, mes gestes, mes mots, comme un trait au dessus. Un accent si grave, si aigu, qu’on ne sait plus lequel.