07/09/2026
Aller-retour au pays des conteurs
Rouler vers le haut Saguenay.
Avec mes deux
Entre les courbes à pic et les côtes raides.
À l’Anse St-Jean s’entrecroisent les souvenirs et les rumeurs.
La rivière bat son plein de remous.
Les maisons en bois aux toits recourbés
et les épervières orangé dans les talus
Dans ma tête j’ai tous les rangs du Québec bout à bout.
On tombe sur la gravel.
Je sens la sueur des étés, l’odeur des bleuets, le vent chaud sur ma peau.
On dormira à La Baie chez mon oncle et ma tante. Ils ont déménagé. Mais tout l’important est intact. Ils sont exactement comme avant.
Le souper nous attendait, comme si tout avait toujours été prêt et que le temps n’existait pas.
J’ai mangé tout ce que je ne mange plus: sauce béchamel, poulet, pouding “au chômeur”. Je n’ai pas eu mal au ventre. J’ai dormi ma meilleure nuit depuis des semaines. Je n’ai entendu ni le sifflement des trains ni les ronflements.
Et on a “jasé”.
De l’arrivée au coucher. Du lever au départ. Sans jamais laisser plus qu’un respire au silence. Sans espace blanc.
Ma mère a dit: “pour moi, la parole c’est comme une musique. Elle est en arrière plan de tout.” J’ai compris ce qu’elle voulait dire. Dans cette famille, la parole est une trame. Une grande portée où déposer la vibration des mots. Ce qui importe n’est pas tant ce qui est dit mais comment c’est dit. Il n’y a pas de questions. Pas de “comment ça va?”. Ce serait inutile. On n’est pas là pour te rapporter factuellement les nouvelles. Ce serait ben que trop plate. On n’est pas là non plus pour te poser des questions pour tout savoir de ta vie. D’abord, en partant, on le sait déjà parce que tout a déjà été placoté.
Ça fait que tu parleras si tu penses que c’est prêt à être conté. Ou bien tu le diras à quelqu’un dans le blanc du torchon, en faisant la vaisselle.
Là, la table est mise et les conteurs sont bien assis. La parole est déjà prise et elle se libèrera à la prochaine interruption.
C’est bien mieux qu’à la télé. C’est pour les longues soirées d’hiver. Ou d’été. Ou de la vie. C’est un conte tissé de faits qui ont - peut-être - été vécus. Le but est de faire rire. Ou dans le strict minimum, d’attirer la sympathie ou l’étonnement. Ou pour faire mieux, l’ébahissement. Les personnages sont des héros faits des chemises des gens qu’on connaît ou qu’on a - peut-être - connus. Des entêtés qui ne se laissent arrêter par aucune douleur. Un fou qui saute en bas d’un pont et dont les bottes fendent en brisant l’eau. Et qui s’en sort, vivant et bien portant! Et un autre qui échappe une scie mécanique qui ricoche sur une branche, faisant trois tours avant de heurter son meilleur ami directement à la hauteur du cœur. Et, cet ami, qui vient d’échapper à une mort certaine, garde son sourire flegmatique, tout en retirant un à un les lambeaux de ses vêtements de la plaie. Et dernièrement, celui qui a laissé son jeep neuf dévaler la pente sur le neutre sans le remarquer (et pour le bénéfice d’un raccourci à l’écrit, je saute malheureusement au moins 10 min de moments savoureux et croustillants) et qui rentre paniqué dans la maison et s’écrie: “chérie, on s’est fait voler le char!”
Les histoires s’enfilent comme des perles avec une intro de base minimaliste qui s’appelle “c’est comme la fois où…” ou “mais la pire affaire avec lui c’était quand…”
Ça dure des heures. Ça peut continuer des jours encore (c’est arrivé souvent). C’est hurluberluesque.
Je revois ma grand-mère dans sa berçante, chaque roulement des arceaux activant des mots, des intonations et des images mirobolantes. Et nous, les enfants, suspendus à ses phrases, des bonbons plein la bouche, suçant l’essence du moment.
C’est un téléroman sans feuilles (ton). Une télé réalité augmentée. Une comédie d’un soir qui se tricote directement avec les aiguilles de l’horloge.
T’as le droit de couper, t’as le droit de rien qu’écouter aussi. T’as même le droit aux demandes spéciales!
Quand tu es petit tu as les yeux ronds et tu veux pas aller dormir pour ne pas manquer le prochain punch. Même couché dans ton lit, tu écoutes pour ne rien échapper. Quand tu es plus grand tu apprends à maitriser les interruptions. Puis à ne pas lâcher le micro trop vite.
Et un jour tu t’entends et tu comprends que c’est passé dans tes veines à toi aussi. Le timing des conteurs. Le sens des images racontées.
C’est une façon d’être ensemble. Parce que le but au fond, ça a toujours été ça: t’apporter de la joie. Te faire rire. Illuminer tes yeux de surprise. Changer les images dans ta tête. Te convaincre que tout est possible, par l’exemple de héros que tu pensais connaître, mais dont tu ignorais encore la flanelle de l’étoffe véritable.
On revient du Saguenay en faisant le tour par Charlevoix. C’est plus long. Mais on n’est pas à un détour près!
Du haut des falaises de St-Iréné, la route te jette dans l’immensité du fleuve. Tu pourrais t’envoler. Plonger comme un fou de bassan. En ressortir par l’autre bord.
Et on se prend les pieds dans le chialage: “Ouvre la fenêtre, fais sortir!” On lâche par les fenêtres tout ce qui griche. Tous les mots dont on n’a plus besoin de parler à partir de maintenant. Tout ce qui va dans la valise de quelqu’un d’autre. Tout le désespoir sur le sort du monde et les injustices. Ouvrir les fenêtres. Lâcher lousse. Respirer.
On répare les trous de chaque frustration avec trois gratitudes. On arrive brodées de partout, aérées jusqu’aux orteils.
Cet après-midi, j’ai cru voir le pétillement du regard de ma grand-mère à travers les yeux de ma mère quand elle m’a dit: “J’aimerais ça voir de quoi tu auras l’air quand tu auras quatre-vingt ans. Quand tu seras rendue là, tu auras une pensée pour moi en ce moment.”
Le temps est une courroie inusable qui nous fait tourner en boucle.
L’essentiel nous échappe entre les filets du trop plein.
Il disparaît souvent aussi vite qu’une pointe de tarte au sucre légendaire.
Viens t’asseoir on va se bercer.
P*s on va jaser.
Parce que la goût de la parole vient en parlant