19/01/2026
"AUJOURD'HUI MA TABLE" Jean-Luc Godard
TEXTE INTÉGRAL DE LA CRITIQUE D'ÉLISABETH BEYRIE-SOULASSOL POÉSIE / PREMIÈRE 93
POÈTE ET LECTEUR
"Aujourd’hui ma table*
Jean-Luc Godard
Élisabeth Beyrie-Soulassol
Le poète belge Jean-Luc Godard, récipiendaire en 1990 des Prix de La Louve et Casterman pour L’âme ses noces, nous offre aujourd’hui, sous le titre Aujourd’hui ma table. Paroles & Propos, un recueil qui reprend dans une première partie des poèmes publiés sous le titre Paroles de l’hémisphère droit en 2022, suivis en 2023 de Propos de l’hémisphère gauche.
L’ensemble de ses 121 poèmes se lit comme une éphéméride dont on ne jetterait pas les pages, mais qu’on découvre au jour le jour et que l’on garde précieusement.
Pas de ponctuation, ni de majuscules mis à part au début du premier mot de chaque poème avec le A majuscule d’« Aujourd’hui » dans ces poèmes verticaux – à l’inverse de l’horizontalité de la table – qui reprennent en anaphore presque parfaite l’expression « Aujourd’hui ma table ». Peu de mots composent ces écrits qui, à la fin de lecture, se referment sur eux-mêmes comme les jours de l’année. Les titres des recueils réunis ici nous amèneraient à penser que, dans un premier temps, les « paroles » sont as-sociées aux émotions, aux stimuli venant de l’environnement et que les
« propos » sont liés au langage, au raisonnement logique. En réalité, les deux hémisphères fonctionnement presqu’en même temps et leur union dans ce recueil en est le témoin.
Omniprésence des ‘mots’, des jeux de mots, des jeux avec les mots dans des paronomases, de la présence de ‘je’ dans les mots.
Qui représente cette table ? Le poète ? Une entité autonome douée de « paroles » et de « propos » – est-ce la poésie, la muse inspiratrice ? Par-fois l’un, parfois l’autre. D’autres fois, les deux se confondent.
Cette table est pleine de vie. Elle s’invente, se désire africaine, s’étiole, se morfond, se fait, se sent, se plaint, s’énerve, s’épuise, se dit stable, se tolère, se pâme, se venge, se dévêt, se cabre, se marre, s’étiole, s’émonde, supplie, vitupère, vocifère, hurle, piaffe, chante, range, exhibe, attend, dé-couvre… Elle change de couleur : jaune, grise, rose. Elle semble somnoler, a pris des rides, se veut palmeraie, fait table d’hôtes, s’aimerait chantour-née.
* Jean-Luc Godard, Aujourd’hui ma table. Paroles & Propos, Illustrations d’Anne-Marielle Wilwerth, L’Harmattan, Collection Poésie(s), 2024, 148 p.
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Elle s’érige en tableau ou alors, tel un bateau, elle s’amarre, chavire, felouque :
Aujourd'hui
ma table s'amarre
non qu'elle soit lasse
des voyages
la corde
se sauve
dans le nœud
ceux
du poème
cristallisent la mer perdue
la promise
les constellations
nos désirs
nos aspirations
nos passions
Dans ce poème liminaire, la table/bateau se met à quai, elle arrête son voyage non pas car elle est fatiguée de voyager mais – elle en fait l’aveu comme dans une parenthèse/strophe – parce que le nœud d’encordement ou d’amarrage ne tient pas sa promesse, celle de la sécurité, « la corde se sauve dans le nœud ». La suite de chaque poème développe ce constat en jouant sur les sons et sur les mots de la famille du verbe premier. Le poète est à la recherche non pas de la terre perdue, la terre promise mais de la mer qui tient cet office, de l’inspiration, celle qui offrira dans le poème tout un monde, celui qui nous entoure mais aussi le sel de notre vie « nos désirs / nos aspirations / nos passions ». Les assonances en « a » du début du poème puis la douceur des suffixes en « tions » entourent les allitérations en «r» qui «cristallisent la mer perdue / la promise».
Au gré des jours, la table est sujette à des émotions : elle pleure, par exemple et le sel de ses larmes entraine le poète qui
« retrouve/les routes du sel » et les routes rappellent les caravanes du désert qui transportaient le sel. Ce fil qui se déroule est aussi celui de l’écriture « à sec ». « caravanes impuissantes des mots […] caravanes têtues des mots ». Enfin, au bout de cette route, les mots reviennent dans ce désert et trouve l’eau salvatrice :
« caravanes oasis des mots ».
La table peut aussi consoler le poète « Aujourd’hui/ma table est rose // en son parfum d’épines / je cicatrise », elle « tente / d’amadouer le feu […] deuil / de ses frères ses sœurs […] malgré la perte inopinée / déracinante du père ».
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Elle se fait aussi impérieuse, dominatrice. Elle m’impose, m’agrée, me fait part, me parle, me gratifie, m’octroie, me rappelle :
Ma table aujourd'hui
me rappelle
ses feuilles
les miennes
leur peu de voilure
mes pliures
sont d'encre
océanes
Ici, la lettre ‘e’ règne en maîtresse. Elle rappelle à l’ordre le poète et son manque d’inspiration. Le lexique de la mer revient, confondu avec celui de l’écriture et discrètement les rimes apparaissent «voilure/pliures ».
Le travail du poète est difficile, il n’est pas « prêtre » et doit inlassablement buriner « son sable / sa pierre / de Rosette ».
Enfin, au bout de quelques jours, le poète écoute les conseils de la table. Pour trouver les mots justes, il doit :
ne plus pontifier sanctifier bénir
à la musique du mot
se vouer
oser profaner ensemencer
le matin le mariner
le son le macérer
du murmure la saumure
point le jour
pour moudre les mots
les torréfier
l’aube
l’aubaine
l’aube
et mes ailes
É. B-S
* * *