16/08/2023
Devenir écrivain
Le pathos est d’une importance capitale dans la force de la praxis d’un récit. Être à mesure de tenir le lecteur par l’émotion, faire durer le suspens comme la promesse d’un orgasme jamais atteint donne plus de force à l’histoire. Si dans son dernier-né « La vie sécrète des écrivains » – j’ai lu avec une vive admiration – Guilaume Muso écrit que « le travail doit porter sur la langue et non sur l’histoire », il dit aussi, plus loin dans le même texte, que la première qualité d’un écrivain est « de savoir captiver son lecteur par une bonne histoire » et que le style n’est que « le moyen d’innerver la narration et de la rendre vibrante ». Ces assertions, à première vue contradictoires, sont plutôt complémentaires. Un roman sérieux est un ouvrage, au sens du travail acharné d’un ouvrier qualifié, qui allie à la fois exigence esthétique et scientifique. L’on doit pouvoir dire une histoire captivante, qui touche le lecteur, l’arrache de son monde pour l’expédier dans un au-delà plaisant, dans une langue belle et accessible. Et, en vérité, savoir mêler l’utile à l’agréable n’est pas une sinécure en littérature. C’est un talent qui demande une bonne dose de travail et surtout, surtout de la patience. Ne pas courir, s’empresser, se précipiter au risque de précipiter son œuvre dans le gouffre de l’oubli. Prendre le temps pour écrire, penser la psychologie des personnages, des décors ; penser à la concordance des temps…
On nous fait croire parfois qu’on a le talent, et qu’il faut juste lire pour l’affiner. Toutefois, lire est une condition nécessaire, mais pas suffisante. La question est de savoir ce qu’on lit, comment on lit et qu’est-ce qu’on fait ensuite. Là le bât blesse ! Ce n’est pas la lecture qui compte, c’est l’après-lecture. Un écrivain n’est jamais en vacances. Il ne lit jamais comme un lecteur lambda. Il doit toujours avoir l’esprit inquisiteur. Être écrivain, ce n’est pas avoir une histoire à raconter, c’est plutôt savoir la raconter. Alors, lire requiert, notamment pour les jeunes écrivains, de savoir lire et analyser un schéma narratif.
On aura beau dire qu’un écrivain ne meurt jamais, on sait tous que c’est juste une formule toute faite. Il ne suffit pas de gribouiller pour entrer dans l’histoire. Certains écrivains meurent. C’est une réalité cruelle qui peut heurter, certes. Pourtant, c’est bien vrai. Certains textes naissent, vivent et meurent peu de temps après. D’autres viennent mort-nés. Ceux qui vivent éternellement, à 99,99 % ne sont sûrement pas des coups de génie. Ils demandent du travail. Du travail. Et de la patience. Tout cela nous ramène au slogan d’un immortel « le travail, le travail, le travail et après le travail l’indépendance ». Bernard Dadié est-il mort ? Non, assurément. Cela tombe sous le sens.