30/03/2026
Du petit écran au grand écran : l’acteur entre héritage historique et flux numérique
Lobna Toukabri Chercheuse en Master de Recherche en Cinéma
Résumé : Cet article analyse la porosité croissante entre les réseaux sociaux et l'industrie audiovisuelle à travers la figure de l'acteur. En s'appuyant sur une perspective historique et théorique de la désincarnation sacrée de l'Antiquité, de l’école de Stanislavski, aux théories de la distanciation de Brecht , nous interrogeons la légitimité du passage du format vertical au grand écran. En mobilisant les réflexions de Metz, Genette, Artaud et Peter Brook, nous démontrons qu'il existe une rupture ontologique entre le surcroît du créateur de contenu et l'incarnation collective propre au cinéma. L'étude s'appuie notamment sur l'analyse de productions contemporaines, films et telles que la sitcom tunisienne Dr Love, pour illustrer les tensions entre popularité numérique et exigence dramatique.
Mots-clés : Acteur, Médium, Distanciation, Réseaux sociaux, Ontologie, Cinéma tunisien, Dr Love.
Nous observons aujourd'hui un phénomène qui envahit le monde de l’audiovisuel à l’échelle mondiale ainsi qu’en tunisie. Une présence massive de créateurs de contenus issus des médias sociaux au sein du cinéma et de la télévision. Ce glissement est particulièrement visible dans le paysage médiatique tunisien, notamment avec des productions comme la sitcom Dr Love diffusée sur Nessma TV, qui intègre de nombreux influenceurs et créateurs de contenus.
Pourtant, le film, le feuilleton ou la sitcom disposent de critères et d’exigences techniques qui leur sont propres , inscrit notamement dans le domaine de l’audiovisuel, exigeant un référentiel métier réparti sur différentes spécialités, où l'acteur, sous la direction d’un réalisateur, doit analyser un scénario et collaborer avec une équipe pour l'obtention d’une scène parfaite. L'intrusion des codes des réseaux sociaux dans l'industrie du film, feuillton ou sitcom, altère la singularité du métier d'acteur et les standards traditionnels du cinéma ou de la télévision. Est-ce que le casting, à travers le petit écran et son format vertical, est en train de prendre place causant une transformation sérieuse et historique ?
Pour répondre à cette interrogation, il convient de concevoir l’acteur non comme une figure spontanée, mais comme la résultante d’une évolution millénaire. Aux origines, dans l'Antiquité , on parle de désincarnation sacrée portée par le chamane ou le prêtre. Avec la Grèce antique, le métier change radicalement, faisant apparaître la notion de personnage et de dialogue. Cette trajectoire a fait de l’acteur une entité qui a évolué au fil des années sur les plans religieux, littéraire et philosophique. Cette évolution a été marquée par des ruptures théoriques majeures, de la vérité intérieure de Stanislavski à la recherche d'un théâtre de la cruauté chez Antonin Artaud . Peter Brook , de son côté, a rappelé que l'espace vide ne devient théâtre que par la présence consciente de l'acteur. Comme l’ont défini Christian Metz ou Gérard Genette , le récit est une structure maîtrisée où l'acteur est un rouage essentiel d'une sémantique complexe.
Toutefois, cette définition académique est mise à l'épreuve par les mutations technologiques, rappelant l'avènement du son en 1927. À l'époque, de nombreux acteurs ont dû quitter le domaine pour des raisons de voix ou de discordance entre l’image et le timbre, cependant l’arrivée du parlant a été un changement fatale pour les stars du muet entrainant un déséquilibre sur tous les plans, économique et esthétique. Si l'avènement du parlant a brutalement disqualifié certains interprètes, il a surtout engendré une mutation profonde du langage cinématographique. Aujourd'hui, l'émergence de l'écran vertical ne doit pas être perçue uniquement comme une menace, mais comme le prémisse d'un monde hybride. Cependant, cette hybridité ne peut faire l'économie d'une condition sine qua non à savoir la préservation du "qui fait quoi".
Même si les formats s'entremêlent, l'acteur doit s'appuyer sur une formation solide et historique pour ne pas devenir un simple modèle individuel au service d'une esthétique de flux. La véritable transition réside dans la capacité à importer la rigueur du travail collectif et de la direction d'acteur vers ces nouveaux supports. Il s'agit de s'assurer que le passage du petit au grand écran ne soit pas une dilution des compétences, mais une extension du savoir-faire cinématographique et aussi de la télévison où la structure du métier garantit la survie d'une création pérenne face à la consommation instantanée.
C'est ici qu'intervient la notion de distanciation de Bertolt Brecht qui prônait un jeu empêchant l'identification totale pour favoriser la réflexion critique, le créateur de contenu produit paradoxalement une proximité éphémère pour passer à une autre dans une boucle interminable causant une déconsnetration mentale. Pour Brecht, l'objectif de la distanciation (Verfremdungseffekt) était d'empêcher l'identification émotionnelle aveugle pour que le spectateur reste lucide et s'engage socialement. À l'inverse, l'influenceur ou le créateur de contenu s'enferme souvent dans des stéréotypes individualistes qui neutralisent toute pensée critique, remplaçant l'engagement collectif par une consommation passive centrée sur soi. Le jeu des influenceurs dans des formats comme Dr Love relève souvent d'une absence de construction dramatique, où l'image numérique l'emporte sur l'épaisseur du personnage.
Cette tension révèle une rupture ontologique entre les deux médiums. Sur les réseaux sociaux, nous assistons à une autonomie créative où une seule personne écrit, joue et monte. Cette compression des rôles favorise une narration réactive basée sur les clichés, loin de l'espace sacré décrit par Artaud ou Brook. À l'inverse, le cinéma et le théâtre sont des arts structurés par un travail collectif où l’acteur est dirigé, formé et inscrit dans une œuvre intellectuelle. Le créateur de contenu occupe un autre espace médiatique régi par des logiques de flux et non de création pérenne.
Le risque majeur de cette porosité est celui d'un affaiblissement des critères artistiques si la sélection se base uniquement sur la popularité commerciale et le nombre de vue ou d’intérractions. Si un créateur de contenu est apte à devenir un comédien, qu'il le devienne par l'apprentissage et la maîtrise du jeu, mais sans ramener son esthétique de flux sur le grand écran. Le passage de l'écran vertical à l'horizontal ne doit pas se faire au prix d'une confusion des métiers. Il est essentiel de ne pas affaiblir une structure de métier qui a mis des siècles à se composer dont l’acteur doit rester ce phénomène complexe au service d'un récit et d'une vision artistique globale et bien évidement d’un point de vue d’un réalsiateur.