09/02/2026
Fragments de Romans
Chaque lundi je vous propose un extrait de mes textes. Aujourd'hui une réflexion sur la misère au temps du smartphone...
Il est là, au bas de l’édifice, chaque matin, indélogeable, meurtri, invisible.
Il est là, l’homme déchu, dont la vie a tranché les ailes, à coups d’alcool et de souffre.
Il est là, chaque jour, dans la froidure ou la brûlure. Il endure tous les climats, pour mendier la pièce qui lui permettrait de manger.
Il est là, mais personne ne le voit.
Personne ne le voit, parce qu’il est tombé trop bas, au-dessous du regard. Les mendiants sont toujours assis. Est-ce parce que leur lassitude ne leur permet plus de se tenir debout ? Ou est-ce par un certain mépris d’eux-mêmes qu’ils replient leurs membres arachnides, trop maigres, dans un cocon de couverture crasse, pour ne pas offenser les sphères des passants, les hautes sphères de ce monde qui continue de marcher, là, juste au-dessus ?
Personne ne le voit. Et lui ne voit plus personne.
Des oiseaux de proie que sont les hommes d’affaires, à lui, lie de l’humanité, tous ont les yeux rivés sur leur seul ami. L’écran se loge dans le creux de la main, à chaque heure du jour. On ne regarde plus son prochain, on ne détourne même plus les yeux par pudeur. Non, on les détourne, trop absorbé par les couleurs vives de la fée internet. On est dévoré, corps et âme, des yeux jusqu’au cerveau.
Il reste quelques êtres qui tentent d’attirer l’attention. Les petites âmes innocentes encore préservées du cirque ambiant. Les enfants regardent le ciel et parfois leurs pieds. Parfois, il le regarde, lui, le vieux SDF. À hauteur d’enfant, ce n’est pas trop haut pour lui. Ils sont proches des petites gens, les enfants. Comme les pauvres, le reste du monde les regarde de haut. Dommage, en grandissant, ils oublieront.
Parfois, ils lui sourient à cet indigent. Il leur rend la courtoisie, leur offre à la vue ses plus beaux chicots, avec leurs trous et leur jaunisse.
Les mères ne les arrachent plus à l'indécent spectacle. Elles regardent l’écran en tirant par la main l'enfant souriant. L’échange a eu lieu et personne n’est au courant.