12/06/2026
Bonjour chers internautes,
Ce matin, je sors quelque peu de l’ordinaire pour m’appesantir sur la vidéo de ce jeune sourd-muet qui, malgré son handicap de la parole, s’efforce de faire des éloges afin d’assurer sa subsistance.
Pour mieux cerner le sens de ma réflexion, je présenterai d’abord l’essence même de la fonction de griot dans notre société, avant d’aborder la profonde mutation de nos valeurs sociales africaines. Enfin, je proposerai quelques pistes de réflexion susceptibles d’apporter des réponses à cette crise sociale de plus en plus préoccupante.
Aujourd’hui, notre société connaît des bouleversements sans précédent. Nous assistons malheureusement à une désolidarisation progressive envers les couches les plus vulnérables. Ce jeune homme en est une illustration frappante. Pourtant, à travers son courage, sa détermination et sa volonté de se battre contre l’adversité, il nous livre une véritable leçon de vie : celle de comprendre que l’infirmité n’est pas une fatalité et que l’être humain possède en lui la capacité de dépasser ses limites lorsqu’il refuse de céder au découragement.
Cependant, une question mérite d’être posée : cette activité correspond-elle réellement aux aptitudes et à la vocation traditionnellement associées au griot ?
Autrefois, le griot occupait une place centrale dans la société africaine. Dépositaire de la mémoire collective, il maîtrisait l’histoire des familles, des lignées et des communautés. Il chantait les louanges de ceux auxquels il était lié, mais son rôle allait bien au-delà de simples éloges. Il était également un médiateur respecté, capable d’apaiser les tensions, de résoudre les différends et de favoriser la cohésion sociale. En somme, il incarnait la parole sage, la mémoire et la conscience de la communauté.
Aujourd’hui, force est de constater que cette noble fonction a subi de profondes transformations. Nombreux sont ceux qui se réclament griots sans posséder les connaissances, la sagesse ou les compétences autrefois requises. Dans certaines cérémonies de mariage ou de baptême, l’art de la parole semble parfois avoir laissé place à une simple quête de pourboires, où l’éloge devient davantage un moyen de gagner de l’argent qu’un service rendu à la communauté.
Cette réalité nous conduit à réfléchir à une autre mutation plus profonde encore : celle de nos valeurs africaines.
L’homme africain, jadis reconnu pour son humanisme, son sens du partage et son attachement à la communauté, semble progressivement glisser vers l’individualisme. Les liens familiaux se fragilisent, les relations sociales se détériorent et l’esprit de solidarité s’effrite. Le père se détourne parfois de son enfant, le frère s’éloigne de sa sœur, et certaines mères abandonnent leur foyer. L’éducation, autrefois considérée comme l’affaire de toute la communauté, est désormais souvent perçue comme une responsabilité exclusivement individuelle.
Peu à peu, des valeurs fondamentales telles que la solidarité, l’entraide, le respect des aînés, la générosité et le travail collectif s’estompent, laissant place à l’égoïsme, à l’indifférence, à l’avarice et à la recherche excessive de l’intérêt personnel.
Pourtant, tout n’est pas perdu.
Afin de sortir de cette impasse, il est impératif de revaloriser les pratiques sociales qui ont longtemps fait la force de nos sociétés. Nous devons réapprendre à tendre la main aux plus vulnérables, à encourager les jeunes à cultiver le sens des responsabilités et à restaurer l’esprit de solidarité qui caractérisait nos communautés.
Il nous faut également bâtir une société qui accompagne davantage qu’elle ne condamne, qui éduque davantage qu’elle ne critique, et qui offre aux personnes en difficulté des opportunités de s’épanouir dignement.
Le cas de ce jeune homme doit ainsi nous interpeller. Au-delà de son handicap, il révèle nos propres insuffisances collectives. Son courage mérite notre admiration, mais son parcours devrait surtout nous pousser à nous interroger sur le type de société que nous construisons et sur les valeurs que nous souhaitons transmettre aux générations futures.
Car une société se juge moins à la réussite de ses plus forts qu’à l’attention qu’elle accorde à ses plus faibles.
SA Majesté Moussa Seydou MAÏGA, écrivain- poète malien