01/06/2026
Retraite active
Le 1e juin 1616 s’éteignait Tokugawa Ieyasu, le premier shôgun d’Edo, dans son château de Sunpu (Shizuoka).
La vie de Tokugawa Ieyasu fut extrêmement riche mais ses dernières années, après sa victoire décisive de Sekigahara et sa nomination comme sh**un, n’en furent pas moins intéressantes. On pourrait penser qu’en étant nommé sh**un Ieyasu avait atteint le but de sa vie, il avait supplanté toutes les autres familles et instauré un pouvoir durable, mais ce ne fut pas le cas.
Passée l’euphorie de la victoire il restait le plus difficile à faire : construire un régime durable. Ieyasu construisait pour durer et il avait l’exemple de Nobunaga et d’Hideyoshi qui n’avaient pas su instaurer la stabilité. Ieyasu avait été nommé sh**un en 1603 mais il abdiqua à peine deux années plus t**d en faveur de son fils Hidetada.
Dans les faits cela ne changeait rien, il continuait à gérer les affaires en tant que shôgun retiré (Ôgoshô), mais il assurait ainsi la transmission du pouvoir sans accroc à la génération suivante et même celle d'après puisqu'il s'intéressa à l'éducation de Takechiyo, ce petit-fils qui portait son nom d'enfance et devint ensuite le 3e shôgun Iemitsu.
Il se permit quand même entre temps un plaisir en installant sa résidence de « retraite » à Sunpu où il fit construire un immense château avec un donjon de 5 étages (aujourd'hui il ferait partie des plus grands châteaux japonais, s'il existait encore). Ieyasu avait la réputation d’être patient, c’était même sa principale qualité à laquelle il attribuait sa victoire finale, et la vengeance est un plat qui se mange froid.
Ieyasu connaissait bien Sunpu, il y avait passé toute sa jeunesse, quand il s’appelait encore Takechiyo, comme otage du puissant clan Imagawa. Souvent moqué et considéré comme inutile il avait été marié de force à une fille d'un vassal des Imagawa et n’eu aucune liberté d’action jusqu’à Oda Nobunaga tue Imagawa Yoshimoto en 1560.
Il n’est pas difficile d’imaginer Ieyasu choisir consciemment de revenir sur les lieux de ses humiliations constantes en tant que maître absolu. Il semble qu’il fit même exécuter un vassal des Imagawa qui lui avait manqué de respect à l’époque, 50 ans auparavant. Sunpu devint son repaire alors qu’Hidetada passait le plus clair de son temps entre Edo et Kyôto.
Ce ne fut pas une retraite paisible puisque le château de Sunpu brûla pas moins de 5 fois en moins de 10 ans. Les feux de Sunpu restent encore aujourd’hui un mystère de l’histoire du Japon, trop fréquents et rapprochés pour être des accidents, on les attribua sans preuve à fidèles des Toyotomi.
Le clan Toyotomi avait été vaincu et marginalisé en 1600 après Sekigahara mais il était clair pour tous qu’une revanche était programmée. Cette revanche devait arriver lorsque l’héritier des Toyotomi, Hideyori, deviendrait adulte et capable de mener sa propre armée. En attendant ce moment chacun se préparait.
Certains prétendent aussi qu’Ieyasu fit allumer lui-même les incendies pour démontrer l’acharnement criminel de ses ennemis mais aussi pour obliger les seigneurs vaincus à reconstruire à chaque fois l’immense château en fournissant les matériaux, l’argent et les hommes, une manière de détourner ces moyens d’éventuelles préparations militaires.
En 1614 finalement, Hideyori était devenu un jeune homme de 20 ans, marié à une petite-fille d’Ieyasu, et commença à montrer des signes de préparatifs militaires en réunissant autour de lui des rônins. Ieyasu, 71 ans, endossa une dernière fois son armure pour mener les troupes avec son fils. Avant cela il m***a plusieurs prétextes (un texte mal interprété sur un cloche de tempel offerte par Hideyori) pour justifier sa dernière guerre et forcer ses alliés à le suivre.
Lors des deux sièges du château d’Ôsaka, en 1614 et 1615, Ieyasu joua de nouveau la totalité de ses gains sur une seule victoire. Il faut dire que cette fois-ci il jouait avec les pions des autres puisque ce furent les troupes de ses alliés qui furent mises le plus à contributions et souffrirent le plus (tout manque de zèle étant interprété comme une possible trace de traîtrise). Il obtint la victoire, Hideyori se suicida et à partir de là il n’y eu plus de menace sérieuse contre la stabilité du nouveau sh**unat d’Edo.
Comme au théâtre, à la manière d’une conclusion satisfaisante, Ieyasu s’éteignit à 73 ans quelques mois plus t**d. Il se fit inhumer dans le sanctuaire Tôshôgu de Kunozan, sur la colline de Nihondaira non loin de Sunpu (Shizuoka).
Selon ses instructions, un an plus t**d, une procession le transféra au sanctuaire Tôshôgu de Nikkô, au Nord d’Edo. Nous ne sommes pas certains de l’endroit où se trouve son corps, à Kunozan ou à Nikkô, les textes ne sont pas très clairs sur ce qui a été transporté à Nikkô, il est possible que le transfert ne concernait que l’esprit divinisé de Ieyasu désormais connu comme Tôshô Daigongen. Les deux mausolées existent encore, Nikkô se vante d’être la vraie tombe du sh**un mais Kunozan continue d’affirmer sa version alternative et conserve de nombreuses reliques d’objets ayant appartenu au sh**un.