15/08/2026
Et si je vous livrais l’intégralité du chapitre 8 de mon livre en gestation intitulé:
Extrait: les Submergés de Zaomy Yodah Nèma Bosco
[...] Chapitre 8 : L’urbanisation anarchique et ses conséquences
Chaque fois que je rentre à Conakry, ma ville, j’ai le même sentiment : celui d’une capitale qui étouffe sous son propre poids, comme une maison construite sans plan, où l’on empile des briques à l’aveugle en espérant que l’ensemble tienne debout. Il suffit de faire un tour à Dixinn, à Matoto ou à Hamdallaye pour se rendre compte du désordre urbain qui règne. Des habitations précaires entassées sans règle, des routes transformées en marécages à la moindre pluie, des câbles électriques qui serpentent au-dessus des marchés comme des toiles d’araignée menaçantes. On ne circule pas dans Conakry, on y navigue, on y lutte, on y survit. « L’urbanisation sans vision, c’est la pauvreté organisée. »
— Conakry, une capitale sous pression
Conakry n’a pas grandi, elle a gonflé. Comme un ballon trop rempli d’air, prêt à éclater. Initialement prévue pour accueillir quelques centaines de milliers d’habitants, la capitale héberge aujourd’hui plus de deux millions de personnes, concentrées sur une langue de terre étroite, sans réelle extension possible. Et pourtant, chaque jour, des centaines de nouveaux arrivants quittent l’intérieur du pays pour s’y installer. Ils fuient le manque d’opportunités rurales, les services absents, la misère. Mais Conakry, déjà saturée, ne les attend pas. Elle les absorbe comme elle peut, dans l’informel, dans l’illégal, dans le provisoire devenu permanent.
Je me suis souvent promené dans les quartiers périphériques — Kagbelen, Sonfonia, Entag — pour observer ce phénomène. J’y ai vu des maisons construites sans permis, sur des zones marécageuses, sans voirie, sans réseau d’eau potable. L’électricité y arrive par des branchements pirates. Les ordures s’y entassent dans des fosses ouvertes. Les écoles sont rares, les centres de santé quasiment absents. Ces quartiers sont des poches de précarité urbaine. Et ce modèle se répète dans toutes les villes secondaires du pays : Labé, Kankan, N’Zérékoré… des villes en expansion sans planification, sans prévision, sans gouvernance.
— L’absence d’aménagement urbain : une bombe à ret**dement
Ce qui frappe en Guinée, c’est l’absence presque totale d’une politique d’aménagement du territoire. Les lotissements sont improvisés, les routes construites après coup, les services publics branchés au hasard. Il n’existe pas de véritable cadastre fonctionnel, pas de vision à long terme de l’organisation urbaine. C’est chacun pour soi. « L’urbanisme n’est pas une priorité ici, il est une conséquence », m’a confié un ingénieur du ministère de l’Habitat. Et il a raison. Tout est fait à l’envers.
Cette anarchie a des conséquences très concrètes. Chaque saison des pluies, les inondations ravagent les quartiers mal drainés, détruisent les maisons, emportent des vies. Les transports sont un cauchemar : routes étroites, mal entretenues, sans feux tricolores, sans trottoirs, embouteillées du matin au soir. Il m’est arrivé de rester coincé trois heures dans un taxi pour faire cinq kilomètres. Ce n’est plus de la mobilité, c’est de la souffrance collective.
Et pourtant, personne ne semble en charge. Les communes manquent de moyens, l’État central ne planifie pas, les habitants construisent comme ils peuvent, les promoteurs immobiliers spéculent. « Une ville sans règle devient une jungle de béton. »
— L’insalubrité chronique : un mal devenu ordinaire
L’un des visages les plus tristes de cette urbanisation anarchique, c’est l’insalubrité. Les déchets ménagers s’entassent dans les rues, les marchés, les caniveaux. L’odeur est parfois insupportable, surtout en période de chaleur. Des enfants jouent à côté de tas d’ordures, pieds nus, inconscients du danger. Les mouches, les moustiques, les rats y prospèrent, tout comme les maladies.
Le système de gestion des déchets est pratiquement inexistant. Les rares camions-bennes ne passent que dans les zones aisées. Le reste du pays brûle ses déchets, les jette dans les marécages ou les laisse pourrir à ciel ouvert. C’est une bombe sanitaire. Et pourtant, cela semble « normal ». « L’insalubrité ne choque plus quand elle devient quotidienne. »
Lors d’un atelier communautaire à Matam, j’ai demandé à une mère de famille comment elle gérait les déchets. Elle m’a répondu avec un sourire triste : « On fait comme tout le monde. On jette derrière la maison, on prie que la pluie emporte. » Voilà notre réalité : des solutions bricolées, faute de mieux, dans un État absent.
— Une ville qui creuse les inégalités
Dans ce chaos urbain, il y a ceux qui s’en sortent. Ceux qui vivent dans les quartiers résidentiels, protégés par des murs, connectés à des forages privés, dotés de générateurs et d’abonnements à Internet. Et puis il y a les autres. Ceux qui marchent chaque jour dans la boue pour aller au travail, qui n’ont pas d’adresse postale, pas de poubelle, pas de police de quartier. L’urbanisation guinéenne n’unit pas, elle sépare.
Conakry, au lieu d’être un espace de mixité, devient un territoire à plusieurs vitesses. Les riches au centre, les pauvres à la périphérie. Et cette fracture est visible. Les enfants des quartiers riches vont dans les écoles internationales. Ceux des zones défavorisées s’entassent dans des classes surchargées. Les centres de santé de Kaporo ou Kipé n’ont rien à voir avec ceux de Tombolia ou Yimbaya. « L’espace urbain reflète les hiérarchies sociales autant que les cartes électorales. » [Lefebvre, 1972].
— Le risque social : colère, marginalisation, criminalité
Cette urbanisation anarchique n’est pas qu’un problème de confort. C’est un risque de sécurité. Quand des jeunes grandissent dans des quartiers sans emploi, sans loisirs, sans perspectives, ils basculent dans la marginalité. La drogue, le vol, la violence deviennent des issues possibles. J’ai rencontré à Wanindara un groupe de jeunes qui m’ont dit : « Ici, il n’y a rien à faire, donc on se débrouille. » Ce « se débrouiller » est parfois synonyme de délinquance.
Les ghettos urbains deviennent des zones de non-droit. La police y entre rarement. L’État n’y existe pas. Ce sont des poches de colère, de frustration, de violence latente. Et tôt ou t**d, cela explose. Les émeutes, les incendies de pneus, les attaques contre les forces de l’ordre trouvent souvent leur source dans cette urbanisation désespérée.
— Conseils pour construire une ville vivable
Il n’est pas trop t**d pour agir. Mais cela demande une rupture avec les logiques actuelles. Voici quelques pistes que je juge prioritaires :
Mettre en place un plan national d’aménagement urbain clair, chiffré, participatif, pensé sur 20 à 30 ans.
Renforcer les capacités des communes : donner aux maires les moyens techniques, humains et financiers de gérer leur territoire.
Créer un cadastre numérique pour organiser l’espace, sécuriser le foncier, éviter les constructions illégales.
Investir dans les transports publics : bus, voies rapides, transports en commun fiables et abordables.
Organiser une politique rigoureuse de gestion des déchets : tri, collecte, recyclage, valorisation.
Décentraliser l’État pour désengorger Conakry, en faisant émerger des pôle urbains attractifs dans les régions.
— Ce que je veux transmettre à ceux qui construisent demain
Je veux dire aux jeunes bâtisseurs, aux maçons, aux architectes, aux ingénieurs : « Ne bâtissez pas seulement des murs, bâtissez des sociétés viables. Pensez à la durabilité, à l’environnement, à la dignité. Ne cédez pas à l’improvisation. Refusez les raccourcis. Planifiez. »
Et je veux dire aux citoyens ordinaires : « Votre maison est aussi une partie de la ville. Réclamez vos droits, mais respectez aussi vos devoirs. Ne construisez pas dans les zones interdites. Ne jetez pas les déchets n’importe où. La ville que nous aurons demain dépend de nos gestes d’aujourd’hui. »
Enfin, aux décideurs, je dis : « Une ville ne se gouverne pas comme un parti. Elle se bâtit avec des plans, pas des slogans. » Si nous voulons respirer demain, il faut penser la ville aujourd’hui. L’urbanisation n’est pas un phénomène à subir, c’est un projet collectif à écrire. Ensemble.