20/03/2020
1 - Tu es en haut d’un toit.
Tu es en haut d’un toit. Sur la cime d’un immeuble. Face à toi : l’immensité du monde.
Un HLM en ruine, un parking désert, un océan de buildings déglingués, des panneaux publicitaires déchirés. Peut-être un léger nuage de pollution qui brouille le bleu du ciel.
En bas : le néant qui s’accorde à tes désirs. Quelques voitures, un camion-poubelle renversés. Un flic qui court ... mais après qui ? Un cosmonaute visiblement, quelqu’un en tenue blanche de cosmonaute. (Un virologue ?)
L’heure est matinale. Mais la ville ne s’éveille pas vraiment. Tu pourrais être à Détroit. Mais tu es plus vraisemblablement à Grigny.
Un pigeon se pose à côté de toi et te regarde comme s’il était ta mère (sans te comprendre) ou plutôt comme s’il était au Moulin Rouge, comme si tu étais un spectacle.
(Peut-être compte-t-il rameuter ses congénères, pour y assister, à ton spectacle, à la comédie des derniers instants de ta vie).
Tu fumes une dernière cigarette (achetée au marché noir), comme un condamné avant l’échafaud. Sauf que là, c’est toi, ton propre bourreau.La ni****ne : sera ton dernier souvenir de cette planète. Dernier acte avant le black-out de ton ego. La clope, la fumée : ultime réceptacle de ton souffle. Le tabac : avant la fin du monde.
Bizarrement, tu n’as pas de flash-back. Tu ne revois pas ta vie en accéléré. Ton passé ne revient pas. Aucun souvenir. Aucune passion. Aucun amour. Rien ne brûle à l’horizon. Tu es un peu déçu. Tu t’attendais à quoi ? Au grand huit ? A un feu d’artifice ? A une explosion nucléaire ? C’est peut-être les deux litres de whisky que tu as bus sans soif qui t’ont anesthésié.
Tu n’as ni regret, ni remords. Pas même l’ombre d’un frisson. Tu n’es pas même hanté par l’image de ton père ou de ta psy, ni même de ta collection regrettée de boites d’allumettes de ton adolescence.
Quoi alors ? La pensée d’une quittance de loyer non payée ? Non rien. Ton encéphalogramme est déjà plat. L’apathie : est ta patrie, ta couronne, ton royaume, le non-sens qui coule dans tes veines.
Tu as quand même pris soin de jouer au loto. Par jeu, ironie, goût de l’absurde ou de l’idiotie ... qui sait ?
Celui, ou plutôt celle (tu espères une femme) qui découvrira ton corps écrasé, cent mètres plus bas, sur l’asphalte glacial, que ton sang repeindra (en rouge Godard), celle qui aura la présence d’esprit : de ne pas s’évanouir, de fouiller tes poches, d’y trouver le ticket de la Française des Jeux, de le vérifier au bar PMU du coin, gagnera peut-être le gros lot. S’agit-il vraiment de présence d’esprit ? Qui peut être assez peu sain pour te profaner ? Qui sera celle qui aura l’indécence (la délicieuse indécence) de te retourner pour extirper, de ton cadavre (exquis ?) son billet pour le paradis ? Une punk peut-être ?
Tu espères une punk en talons aiguilles avec une jupe à pois. Quelque chose de dissonant. Un miracle du mauvais goût. Délicieusement vulgaire, outrageusement élégante.
Candide et provocante, (jupe à pois, talons aiguilles, bas résille, cheveux bleus, crête de coq, cou tatoué), attirée par le bruit d’une vitre qui explose, (visant une BMW, - ton dernier et unique geste politique -, tu atterriras sur une Renault vintage, une quatre ailes déjà mal en point, - ce qui résumera bien ta vie : dans le calcul soi-disant savant de ta chute (v = √[2×g×h]), tu auras oublié un paramètre : le vent), elle arrivera, nonchalante, en mâchant un chewing-gum, un rat rose sur l’épaule droite.
Anthropologue ou phage dans l’âme, elle fera tes poches y découvrira les derniers stigmates de ta vie : tes clefs, ton ticket de loto, tes lunettes léopard (miraculeusement intactes ; qu’elle enfilera illico), ton paquet de Gauloises entamé, une clé USB, ta carte d’identité (périmée), un ticket de tramway, un autre de cinéma, (tes goûts périmés aussi : The Night of the Living Dead).
Elle regardera ta photo, ta tête d’intello précaire, avec circonspection. Peut-être te trouvera-t-elle sympathique, tombera-t-elle amoureuse de toi : elle aurait pu être la femme de ta vie, elle sera la femme de ton extinction, de ta mort. En soupirant, elle prendra le tout, avant de fuir au son des cris et des sirènes. (Elle fuit ce qu’elle hait : l’hystérique épilepsie du monde.) Elle jettera peut-être un dernier coup d’oeil à l’acier qui prendra la forme de ton corps.
Peut-être feras-tu l’objet d’une brève dans les pages banlieues du webzine local du genre : « Double su***de à Grigny ? Un désespéré se jette de l’Univers, un hôtel miteux, en s’immolant. »
D’où viendra ces hypothèses d’immolation ?
a. Tu n’es pas désespéré. La preuve, tu a toujours voté écolo. Tu crois encore en l’homme.
b. Tu étais sans intention de t’immoler.
D’où alors viendra cette intox ? L’association du briquet retrouvé dans ta main (et qui aura résisté à la chute) et l’essence s’écoulant de la quatre ailes défoncée, imbibant tes vêtements, aura sans doute trompé les journalistes les plus éclairés. Ton su***de sera commenté pendant quelques jours, interprété, critiqué. Il donnera à lieu aux hypothèses les plus folles, aux conjectures les plus extravagantes. Il sera récupéré. L’Etat Islamique pourrait même revendiquer ton acte. C’était la quatre ailes d’un flic, d’un agent de la DGSE. « Un kamikaze se jette du haut d’un toit. Son plan déjoué. Il voulait faire sauter les archives de la DGSE. » (Le bâtiment en face de ton corps gisant.)
Ironie du sort : ta vie et ta mort unis dans l’erroné.
Un sac dans une main, ta clope dans l’autre, tu avances d’un pas, exhales une dernière bouffée de tabac. Tu aurais bien voulu un verre de vin rouge et du fromage, tu as oublié d’y penser. Tu aurais pu pique-niquer, là, sur ce toit, avant de te jeter dans le vide, avant le grand saut, dans le grand bain. Profiter d’un dernier raout, avant de te faire sauter le caisson, sous ce beau ciel bleu brouillon, aurait été de bon ton. (Tu as étrangement faim).
Tu as oublié autre chose : prendre un livre. Pour la beauté du geste : mourir un livre à la main, laisser aux générations futures un message (illisible). Par exemple "Je chante le corps électrique". Mais bon, tu ne peux pas penser à tout. Ce que tu n’as pas oublié, par contre, c’est de ne pas refermer le gaz chez toi : que l’apocalypse soit totale. (Tu es partageur.)
Tu finis de fumer, balances ton mégot dans le vide. La poésie de son vol plané t’émeut, mais voilà, l’heure n’est pas aux larmes, ça y est, tu es en face de ton destin. Et accessoirement : à côté de deux pigeons qui te regardent avec un certain intérêt. Stupeur ? Etonnement ? Comment savoir ? Ils dodelinent du bec, béatement, ou plutôt : bêtement. Dans la confrérie des pigeons domestiques, ils sont peut-être prêtres ou pasteurs. Brûlent, eux, de te délivrer l’extrême onction.
Bref tu es en face de ton destin. Un hélicoptère de l’armée passe dans le ciel.
1. Il y a un bruit derrière toi, tu te retournes.
ou
2. C’est le jour du Jugement dernier, tu te jettes dans le vide.
ou
3 - Ton portable sonne, tu as oublié de le mettre en mode avion.
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