08/03/2025
La tarte à se farcir
8 mars, une journée sous le signe de la lutte antiraciste et de l'inclusivité
« Dans une société raciste, il ne suffit pas d'être non-raciste, nous devons être antiracistes. » Angela Davis
Cette lettre ouverte est née d’une nécessité : celle de questionner ce qui fait système par le biais du récit de notre expérience de compagnie, et de partager avec vous le désir de faire front collectivement pour une société anti-patriarcale et anti-raciste. Nous espérons que ces textes écrits en miroir l'un de l'autre par les membres de La Collective inspireront d'autres compagnies et collectifs à s'engager à leur tour pour travailler à décoloniser les arts. Bonne lecture.
Au départ, nous sommes comédiennes. Nos chemins se croisent au fil de nos formations, tissant amitiés et complicités.
2019, naît le spectacle CES FILLES-LÀ.
2020, fortes de cette création, du travail commun, de ces amitiés et unies par un désir d’autonomie, se structure une compagnie : La Collective Ces Filles-Là.
Nous sommes alors 11 membres à prendre part à son fonctionnement ainsi qu’à son orientation artistique. Autour de nous, une constellation de personnes, de collaborateur·ice·x enrichisse son activité.
Notre démarche de compagnie interroge ladimension collective d’une direction artistique et cherche à créer collégialement des projets avec et pour tous les publics.
Quant à notre travail artistique, il se nourrit du réel, de faits de société et de récits contemporains.
Or une réalité s’impose :
nous sommes toutes blanches. Toutes cis. Toutes répondant à différentes normes sociales. Aucune de nous ne vit de discrimination raciale ou raciste.
Alors, on s’interroge sur le groupe que nous constituons.
Comment valoriser la force du collectif, défendre un féminisme intersectionnel et questionner les inégalités sociétales si nous ne reflétons pas la diversité du monde que nous voulons raconter ?
Où sont les mixités sociales et raciales dans notre compagnie ?
Où sont les représentativités de genres, de corps, d’origines ?
Quelle légitimité avons-nous ?
Qui représentons-nous ?
Comment nous ouvrir à toutes·x celles·x invisibilisées·x et niées·x ? Et ainsi, rompre avec l’héritage de nos formations ?
Elles sont là, pourtant.
Ces copines, ces voisines, ces sœurs, ces comédiennes.
On les voit parfois sur scène.
On les croise au sein de compagnies.
On les aborde lors de nos ateliers de théâtre.
On échange avec elles.x après nos représentations.
Elles sont là, tout à côté. Tout autour.
Et puis, le temps avance, les activités de la compagnie avec. Rien ne bouge.
2022, nouvelle création en cours : STARTING-BLOCK qui dresse différents portraits de sportives du monde entier et parle des inégalités de genre dans le milieu du sport. Et malgré la diversité des portraits dressés, l’homogénéité de l’équipe demeure.
Le déclic vient de deux comédiennes : Marie-Julie Chalu et Anissa Kaki.
“Vous allez raconter des histoires de sportives et aucune de vous n’est une personne racisée ?”. Le miroir qu’elles nous tendent, avec amitié, est implacable.
Alors, nous franchissons le pas et leur proposons de nous rejoindre. Nous sommes en 2023, c’est la dernière ligne droite avant la création du spectacle.
Plus t**d, elles nous confieront leur lassitude d’être sans cesse les dernières roues du carrosse. Elles constatent un système qui perpétuellement n'ouvre ses portes aux personnes racisées qu’en dernier recours. Elles témoignent leur crainte de n’être qu’une caution étriquée d’une lutte beaucoup plus large et persistante. Et elles s’adaptent. Encore. Comme toujours.
Leurs voix nous font grandir.
Leurs idées nous bousculent.
Leurs présences nous transforment.
Nous voulons lutter ensemble.
La lutte antiraciste est une des réponses possibles à ce qui nous unit, tout en continuant d’explorer la diversité des féminismes et des combats qu’ils portent.
Il s’agit d’ouvrir encore plus grand la porte : Marie-Julie et Anissa intègrent pleinement la compagnie, participent aujourd'hui à son fonctionnement et à ses décisions ainsi qu’à la prochaine création.
Sur d’autres sentiers, de nouvelles collaboratrices·x : la régisseuse Sandra Ndayizamba, les autrices Haïla Hessou, Louise Mutabazi, Romane Nicolas et Jana Remond. Leurs regards sur le monde nous permettent de continuer à ouvrir les nôtres.
Aujourd’hui, nous décidons d’inscrire de nouvelles clauses dans les contrats de la compagnie abordant les violences racistes et sexistes. Nous développons des outils internes pour veiller à un environnement de travail respectueux. Nous nous formons (prévention des violences sexistes, sexuelles, racistes et LGBTQIA+phobe…).
Nous savons que le chemin ne s’arrête pas là. Ouvrir les portes ne suffit pas : il faut veiller à ce qu’elles restent ouvertes, à ce que les espaces créés soient réellement inclusifs, à ce que les voix que nous voulons entendre puissent résonner librement, pleinement. C’est un travail exigeant et nécessaire.
Nous sommes désormais 13 et nous nous engageons à poursuivre cette réflexion et à la traduire en actes.
Marine Behar, Stéphanie Bonvarlet, Elsa Canovas, Clotilde Fayolle,
Suzanne Gellée, Lola Haurillon, Ariane Heuzé, Chloé Horton,
Audrey Montpied, Pauline Masse et Zoé Poutrel
Notre rencontre avec La Collective Ces Filles-Là se tisse par rapport au manque de représentativité de femmes racisées pour le spectacle STARTING-BLOCK qui traite de la place des femmes dans le milieu sportif.
La compagnie se posait la question depuis un moment mais nous avons intégré la compagnie à quelques mois des premières. Cela a impliqué une adaptation et un apprentissage rapide de notre part. Bien sûr notre consentement a été demandé par La Collective et cette dernière se demandait si cela n’était pas trop délicat, pas trop compliqué, pas trop t**d mais on s’est adaptée (effet caméléon).
Il était important pour nous de dire oui pour une visibilité de femmes racisées dans ce spectacle.
Il était important aussi qu’on soit deux comédiennes racisées au sein d’une compagnie majoritairement blanche pour ne pas se retrouver à être la seule, la charge raciale aurait été d’autant plus forte (voir les conseils de l’asso Décoloniser les arts).
Intégrer La Collective Ces Filles-Là c’est une manière pour nous de continuer à trouer la toile opaque de l’invisibilité et y laisser entrer la lumière de l’espoir. Se créer des niches de résistance, de solidarité.
Ces espaces de création, de réflexion féministe, antiraciste, décoloniale sont d’autant plus précieux qu’ils sont très vulnérables et pas si nombreux. Alors même si c’était déstabilisant et challengeant on accepte et on inscrit notre présence pour les générations futures. Cela pose la question de qui a le pouvoir de décision.
Intégrer des comédiennes racisées dans une compagnie de théâtre féministe blanche n’est pas anodin parce que l’on vit dans un monde foncièrement raciste.
Notre présence est repérée,
commentée,
analysée d’une manière particulière.
Et selon notre situation raciale on ne va pas l’être exactement de la même manière même si beaucoup de choses se recoupent.
Je suis perçue comme une femme noire, je suis perçue comme une femme maghrébine, tout cela pose des questions différentes.
À l'heure où ces positionnements politiques sont réduits à de la censure contre la liberté d’expression ou à duwokisme communautaire, prendre alors un engagement antiraciste est coûteux.
Cela a toujours été le cas mais le fascisme rampant y met des intérêts en plus.
En tant que personne racisée on n’a pas le choix, on doit se farcir la tarte, l’avaler sans broncher ou avoir des choses à redire sur la recette. Dans tous les cas, nous sommes confrontées à la cuisine de l’oppression raciale (se faire cuisiner on s’en passerait bien). Et nous ne pouvons pas mettre de côté, remettre à plus t**d, ce que La Collective a pu faire.
Lorsque l’on peut remettre à plus t**d c’est un luxe face à la tarte à se farcir, on peut reporter le service. Nos temporalités ne sont pas les mêmes et l’on doit parfois s’adapter à celles des dominant•e•s lorsque l’on ne met pas un gros coup de pied dans l’horloge de l’inégalité.
Remettre à plus t**d ces questions de représentativité raciale est un privilège blanc. Du coup d’avoir tout de même engagé une lutte antiraciste est un signe fort parce que si la Collective Ces Filles-Là n’avait pas fait le choix de cet engagement, ça ne l’aurait pas pour autant empêché d’exister dans le monde tel qu’il a été structuré.
La blancheur du plateau pour parler de la place DES femmes dans le sport aurait été pointée peut-être quelques fois mais foncièrement ça n’aurait pas posé problème pour la majorité des gens.
Le racisme par omission aurait agi.
C’est pour cela qu’un engagement antiraciste de plus féministe est coûteux. En tant que femmes racisées, nous n’avons pas le choix que de se coltiner la farce de la tarte.
Et nous avons trouvé avec La Collective des véritables partenaires de lutte et de création.
Anissa Kaki et Marie-Julie Chalu
Qui sommes-nous ?
La Collective Ces Filles-Là est une compagnie de théâtre implantée à Lille. Elle est portée de manière collégiale par une quinzaine d’artistes et professionnelles du spectacle vivant. Elle fonctionne en mixité choisie. À travers son travail artistique, la compagnie souhaite :
• Soulever des questions de société par le prisme d’un féminisme intersectionnel
• Affirmer la force du collectif et la diversité des imaginaires
• Créer de nouveaux modèles d’identifications
• Visibiliser des écritures contemporaines
• S’adresser à l’ensemble des publics, et notamment au jeune public
• Travailler dans des espaces non-dédiés
La Collective Ces Filles-Là va à la rencontre de la société civile en travaillant sur des projets de territoire. Elle a le désir d’investir de plus en plus l'espace public, et aspire, par le biais de ses créations, à susciter l’espoir, la joie et l’empuissancement en ouvrant les possibles et en invitant à l'action.
La Collective Ces Filles-Là est adhérente au Collectif Jeune Public Hauts de France, au Mouvement HF+, à la la Fédération Nationale des Arts de la Rue. Elle a été formée par le Groupe Egaé à la prévention des violences sexistes et sexuelles au travail.