28/04/2021
Voilà un premier texte bilan de la lecture d' "une voix solitaire" de Svetlana Alexievitch le 26 avril.
Il émane de Fabiola Badoi dont la lecture a été retransmise sur Radio Resita en Roumanie.
On l'écoute.
Lorsque j’ai fini La fin de l’homme rouge de Svetlana Aléxievitch, j’aurais aimé arracher les pages et les coller dans le métro, les placarder partout dans la ville.
L’Appel du 26 avril m’a permis de le faire. D’une autre manière, des pages d’un autre livre, autrement nécessaire, ont été partagées à travers des villes et des pays.
Comme après avoir vue Shoah de Lanzman, j’ai ressenti en lisant le Prologue, un manque, l’absence de ces hommes disparus d’une manière terrifiante, a privé l’humanité d’une part d’elle même, d’une part irremplaçable. Compris qu’à chaque désastre prévisible ou probable qu’elle préfère ignorer ou taire, elle perd de son âme.
L’appel m’a permis de rencontrer ou retrouver des personnes, comme Mario Balint, ce journaliste de Radio Resita que j’avais connu à l’adolescence et jamais revu, c’ est lui l’orfèvre de la diffusion de la lecture roumaine, il m’a écrit simplement : » j’aime le projet, on le fera ». Et on l’a fait.
De voir aussi d’autres gens indifférents ou insensibles, j’ai compris mieux la nécessité de l’appel, il m’était devenu d’autant plus clair que la lecture doit se faire et se poursuivre.
J’ai travaillé avec des anciens collègues pour la musique, pour la lecture.
J’ai rallié ma fille au projet, et cet événement tragique du passé qu’elle connaissait comme on connaît les chiffres d’une statistique sans témoins, est devenu réel, précis comme une radiographie. Elle a compris qu’elle allait partager avec ses collègues un événement du passé reproduit déjà ailleurs qui pouvait se reproduire, qu’il était donc de l’ordre du futur. Le Prologue m’a permis de passer le témoin.
J’ai été touchée par le désir de Nataska Roublov avec laquelle j’ai fait la lecture aux Mercuriales, de garder notre lecture bilingue lorsque j’ai pensé y renoncer après avoir appris pouvoir faire ma lecture en Roumanie. Elle trouvait bon de faire résonner ici cette langue de l’Est.
Emue aussi par son sms la veille de la lecture où elle manifestait sa crainte de ne pouvoir s’empêcher de pleurer. Après des lectures solitaires et les séances de lecture ensemble, elle craignait encore que ses larmes vont rouler lors de la lecture, comme celle de Lioussia. Leur éventualité que la multiple relecture du texte n’avait pas émoussée, disait sa profonde implication. Le lendemain elle n’a pas pleuré, mais j’ai pu lire son émotion dans les mouvements de son corps devenu réceptacle.
Emue encore par Diag Makalou qui a roulé 250 kilomètres pour nous aider : nous introduire, rajouter les séquences de musique, s’occuper du mixage, qui à la fin de la lecture nous a demandé s’il pouvait garder les pages qui lui ont servi de guide pour les faire lire à sa fille « elle apprendra ainsi ce que cela veut dire pleurer ».
J’ai aimé que la lecture faite par des femmes intégrait naturellement la participation des hommes, j’ai été heureuse de leur présence.
Heureuse de la présence de Sergiu Zancu, mon ami roumain parisien qui revenant d’une autre lecture du texte, a traversé la ville pour prêter son écoute à la nôtre, à la mienne, donnant ainsi un auditeur au texte roumain.
Reconnaissante à Jérôme Poret qui a réalisé l’enregistrement et créé le tapis sonore, qui a cherché la meilleure manière de donner respiration à ma lecture radio.
Il y a les mots des amis : Lina Gogea, à Tampa, en Floride, qui m’a écrit « tu as lu la plus belle lettre d’amour qui m’a été donné d’entendre ».
Ceux de Martine Audet à Montréal qui ne pouvait être présente lors de la transmission mais qui m’a dit relire le texte « comme avec toi » le lendemain.
Il y a Daphné Bitchatch qui dans un retour troublant (je lui avait fait découvrir cette auteure), m’a envoyé le lien vers « un beau projet de lecture » et le soir du 25 m’a écoutée jusqu’au bout des 45’’ sur Radio Resita malgré la barrière de la langue, en m’offrant ainsi un auditeur français en Roumanie…
J’avais écrit pour la radio dans le cadre de la présentation de l’évènement un paragraphe sur Svetlana Aléxievitch, car si le cauchemar de Tchernobîl a été évoqué à travers des films, des reportages, des émissions radio-télévisées et des débats, il fallait un écrivain de taille humaine non seulement pour le transmettre mais pour le faire ressentir.
C’est la grandeur de ses textes sur la petite histoire qui m’a permis de sortir de ma réserve, qui m’a donné des ailes non seulement pour faire la lecture mais pour trouver aussi d’autres espaces de diffusion.
Je le reprends ici.
Archiviste des idéaux et des défaites, des expériences, de la vie en URSS avant et après la chute du communisme, par les témoignages qu'elle recueille avec passion de vérité et transforme en littérature avec finesse, l'auteure biélorusse reprend dans ses écrits l’obstinato d’une chaccone. L'écrivain se retranche derrière les particularités de chaque témoignage et les approfondit couche par couche jusqu'à atteindre une sorte de blue note d'une voix universelle.
J’ai été fière de devenit instrument éphémère de cette chaconne.
Je remercie Bruno Boussagol, Yumi Célia et André Larivière pour la beauté de leur engagement, pour le travail fou et généreux qu’ils ont accompli.
Fabiola Badoi